A tort ou à raison, une grande partie de cette France trouve que nous, Espagnols, nous lui sommes hostiles. Les Français se sentent blessés et s'irritent, et cette irritation se traduit en froideur, pour ne pas dire plus. Quelques Espagnols, hommes et femmes, se plaignent à moi d'avoir été reçus sans politesse dans certains lieux; que dans les magasins où ils font leurs achats, ils ont entendu, prononcées à voix basse, de désagréables paroles. «Mesdames, messieurs, leur ai-je répondu, ce qui vous arrive là ne doit pas vous surprendre. On oublie aisément que l'amour n'est pas aussi répandu qu'il conviendrait dans notre humanité. Quand un chien étranger traverse un village, ceux du village lui aboient tous sans raison. Entre gens qui se sont vus longtemps et qui semblaient s'estimer, il suffit d'un rien pour amener la rupture et la haine. Qu'un domestique nous insulte dans la rue et nous en voudrons à son maître qui n'aura pas quitté son logis. Mon père avait un chien à qui il était impossible de traverser certain quartier où nous passions quand nous allions en promenade. Arrivé là, il devait s'en retourner, parce qu'il avait dans ce quartier un frère de race qui lui était un ennemi formidable. Un jour le maître de ce chien vint nous voir. A notre grande surprise, notre chien qui était très pacifique se jeta furieusement sur l'autre et ce fut une rude affaire que de l'empêcher de le mettre en pièces. Tel est le monde des chiens; tel est aussi celui des hommes. Nous payons à Paris les vitres que nos germanophiles brisent à Madrid.

Et pourtant je dois à la vérité de reconnaître que ni moi ni aucune des personnes qui m'accompagnent n'avons rien entendu qui pût nous déplaire dans notre voyage en France. Bien au contraire, on nous a partout reçus avec la plus parfaite correction. Mes bons Espagnols ont sans doute été victimes de leur imagination.

Mais en admettant même qu'il y ait dans le vulgaire quelque hostilité à l'égard de la France, cela ne nous déconcerterait pas. Qu'est-ce que le vulgaire? Ici et partout ailleurs il n'y a d'important que les gens qui pensent, ceux que l'on s'est mis de nos jours à appeler les «intellectuels». A Paris c'est quelques milliers de personnes; quelques centaines à Madrid. Ceux-là ont de la stabilité dans les sentiments et sont par conséquent dignes de respect. La masse penche d'un côté ou de l'autre selon le vent; ce qu'elle aime aujourd'hui, elle l'aura demain en horreur. La roche Tarpéienne a partout et toujours été près du Capitole. Je me souviens qu'à mon premier voyage à Paris, il y a une vingtaine d'années, on m'avait recommandé, si je voulais m'épargner des ennuis, de faire tout mon possible pour n'être pas pris pour un Italien. Il serait bon aujourd'hui de prendre en France l'accent napolitain ou toscan.

Les intellectuels français sont avec nous. Ils ont reçu avec gratitude le manifeste que leur adressèrent les nôtres. Ils savent apprécier nos qualités et, pour dire toute la vérité, j'ajouterai qu'ils nous jugent parfois meilleurs que nous sommes. Dans une étude sur la littérature espagnole qu'a publiée naguère le savant professeur de la Sorbonne M. Ernest Martinenche, je lis les lignes suivantes: «De toutes les littératures étrangères, l'espagnole est peut-être celle qui a exercé en France l'action la plus profonde et la plus continue.» Il est donc faux que nous soyons en mépris aux seuls hommes capables d'apprécier. Et comme en définitive c'est eux qui guident l'opinion et qui dirigent le monde, nous ne pouvons qu'être sûrs de l'amitié de la France.

LES FEMMES ET LA GUERRE

Me promenant au Bois de Boulogne, voici quelques années, en compagnie d'un Espagnol arrivé comme moi depuis peu à Paris, il nous arriva de rencontrer un jeune et joli couple gracieusement embrassé. Il passa près de nous le plus tranquillement du monde, sans paraître le moindrement embarrassé d'être vu. Mon compagnon s'en montra profondément scandalisé: il était arrivé tout disposé à se scandaliser.

A Madrid, la corruption parisienne est proverbiale. Tout est proverbial à Madrid. Je veux dire que ce que l'un pense, l'autre aussi le pense, et ainsi de suite.

Un de mes amis, très enclin au paradoxe, prétend qu'il y a deux cent quarante personnes en Espagne qui pensent par elles-mêmes. Hormis ceux qui ne pensent en aucune façon, et c'est la classe la plus nombreuse, les autres pensent aux dépens du voisin.