—Hier, dit-il, j'ai rencontré un de mes amis de Leipzig, un confrère, qui est ici depuis quelques jours. Le malheureux se plaint de tout: de vos chemins de fer, de vos hôtels, de vos services publics, de la poste, du pavé de vos rues, de la police, de l'éclairage... J'ai fini par lui dire: «Mon cher, tu es vraiment un peu sot. Ce n'est pas en Espagne qu'on vient chercher de bons hôtels, ni des rues bien pavées, ni une police, ni une poste... On vient chercher ici de tout autres choses!»
Je confesse que des couleurs de colère me montèrent au visage. Ce jeune journaliste nous prenait pour des Africains et parlait de Madrid comme il l'eût fait de Meknez.
En dehors de ces antipathies éparses, nées du dépit, il y a chez nous des éléments puissants qui se sont mis du côté des Allemands dans le présent litige. On peut dire sans crainte de se tromper que des trois états, le clergé, l'armée et le peuple, le dernier seul a de la sympathie pour les Alliés. Les deux premiers se sont rangés d'une façon plus ou moins manifeste du côté des Empires centraux. Je vois bien sur quoi se fonde le deuxième pour garder la position qu'il a prise. L'Allemagne est un empire essentiellement militaire: il est normal que tous ceux qui exercent en Europe le métier des armes aient quelque inclination pour elle. Si l'on fabriquait en Allemagne plus de fruits au sirop que d'explosifs et de liquides inflammables et s'il sortait des usines Krupp, au lieu de canons, des gâteaux, tous les confiseurs d'Espagne seraient germanophiles.
Quant à l'attitude du premier de ces états, elle me paraît moins justifiée. D'où vient, de quoi procède l'amour que notre clergé régulier et séculier témoigne pour les Allemands?
—Ce n'est pas, me disait un ami, par amour des Allemands qu'ils sont ainsi: c'est en haine des Français.
—Impossible! répliquai-je. Dans la doctrine chrétienne, le mot haine est vide de sens. Un ministre du Crucifié ne doit jamais agir que par amour. Il est possible d'ailleurs de haïr une ou plusieurs personnes, mais monstrueux et absurde de détester quarante millions d'êtres humains.
Pour parler avec la sincérité promise, je dirai que je suis assez porté à croire à l'existence de quelque révélation connue seulement des religieux et des prêtres et cachée à la plupart de nous. Il est plus que probable qu'une religieuse, dans quelque couvent d'Espagne, eut une de ces visions célestes comme en ont eu sainte Thérèse ou son élève la bienheureuse Marina de Escobar, et que Notre Seigneur, dans cette vision, lui découvrit que nous devions nous mettre résolument du côté des Germains et des Turcs. On a eu grand tort dans ce cas de ne pas rendre publique la nouvelle de cette vision, car sa publication eût permis aux fidèles chrétiens d'Espagne qui avons pris le parti des Alliés de sortir de l'état de péché mortel où nous sommes.
Je comprends néanmoins que certains catholiques se soient laissés égarer par cette loi d'association de sentiments, dont Spinoza a aussi parlé. Lorsqu'une personne ou une chose nous a produit une impression désagréable, tout ce qui se rapporte à cette personne ou à cette chose nous produit le même effet. C'est ainsi qu'ils étendent à tous les Français l'aversion que quelques-uns d'entre eux leur inspirent.
Le sectarisme en France avait fini par devenir odieux. C'était un terrorisme blanc, à l'instar du terrorisme rouge de 93, dont le genre humain garde encore le souvenir affreux. On n'y coupait point de têtes, mais des carrières et des bourses. C'étaient des sacrifices non sanglants, avec des conséquences désastreuses pour les victimes et leurs familles. Comme au temps de Robespierre, le Pouvoir central avait ses délateurs dans tous les coins de la République. Des renseignements sur les fonctionnaires civils et sur les militaires arrivaient aux bureaux des ministères de l'Intérieur et de la Guerre. C'était une Inquisition renversée. Il y avait une liste de personnes qui se confessaient et communiaient, une autre de celles qui n'assistaient qu'à la messe du dimanche, une autre enfin de celles qui accompagnaient leurs femmes à l'église et restaient à la porte. Est-ce assez ridicule? Il semble impossible que les Français, si avisés d'ordinaire, si fins, d'un sentiment du comique si aigu, aient pu supporter un ridicule de cette taille-là.
Mais je ne vois pas qu'il y ait là de quoi les haïr. Ce n'est qu'une de ces innombrables lâchetés sociales, comme on en observe dans tous les temps et dans tous les pays. Un démagogue parvient à s'élever et sème la terreur dans la nation, non plus comme ses anciens collègues au moyen de la guillotine, mais par le retrait d'emploi et la disgrâce. Est-ce étonnant? Qu'on se rappelle ces malheureux temps où notre Espagne était dans les griffes d'une minorité anarchique et grossière. L'exercice du culte catholique était alors soumis à des restrictions, on injuriait dans la rue les ministres de ce culte, de répugnants blasphèmes étaient proférés en plein Congrès des députés. Supposons qu'il ait alors existé près de nous un peuple craignant Dieu et qui, sous le coup de ces excès nous ait pris en mortelle haine et se soit réjoui de nos malheurs. N'aurions-nous pas immédiatement crié à l'injustice? C'est précisément la situation où se trouve aujourd'hui la France vis-à-vis de l'Espagne.