Mais il ajouta aussitôt, regrettant d'avoir laissé échappé la vérité:

—Et un peu plus.

Il est évident que la France manque de maîtres comme celui-là.

Parlons donc sérieusement de notre amitié pour les Français.

Il va de soi qu'il y a des gens en Espagne qui n'aiment pas et qui n'admirent pas la France. Vieux ressentiments, dépits, colères, voilà ce qui monte à la surface dès qu'on remue un peu l'eau.

C'est l'histoire de tous les voisins. Quand on vit longtemps avec quelqu'un dans un commerce étroit, les petits ennuis, les inattentions, les injustices naturelles à l'égoïsme finissent par se déposer peu à peu dans ce que les psychologues appellent la «subconscience». L'éducation, le désir d'avoir la paix, la paresse concourent aussi à contenir tous ces éléments de discorde. Mais il arrive un moment où quelque événement imprévu leur ouvre la porte. Ils sortent alors avec fureur et brutalité, l'œil injecté de sang.

Il faut convenir que jusqu'à présent les Français ne se sont guère souciés de gagner notre sympathie. La presse en particulier n'a pas hésité à nous tirer dessus et à nous manifester son mépris dans plus d'une occasion. Quand le présent président de la République nous fit l'honneur de venir nous voir, quelques-uns des journalistes qui l'accompagnaient se sont montrés peu aimables envers nous. J'ai lu dans l'une de leurs correspondances que les rues de Madrid étaient sombres. C'est tout simplement ridicule: il y a dans d'autres capitales de l'Europe des rues aussi sombres que celles de Madrid. Mais cela n'est rien; un Français ne m'a-t-il pas dit un jour qu'il suffirait de 25.000 hommes pour conquérir l'Espagne!

Je sais bien qu'il y a partout des êtres grossiers et niais. Il ne faut pas toutefois s'étonner que ces coups d'épingle aient fini par faire l'effet d'un coup de couteau. Il y a peu de personnes capables d'assez de sang-froid pour assigner aux choses leur valeur véritable. Un des théorèmes de l'Éthique de Spinoza dit: «Celui qui croit être haï d'un autre et ne lui avoir donné aucune raison de haine, haïra cet autre à son tour.»

Tout cela, je le répète, c'est le voisinage. Si les habitants d'une maison savaient comment ils parlent tout bas les uns des autres, cette maison aurait vite fait de devenir un camp d'Agramant, et quand l'un deux est assez sot pour le dire tout haut, c'est alors qu'éclatent ces querelles de Capulets et Montaigus que nous connaissons tous.

Je crois d'ailleurs que si au lieu des Français nous avions les Allemands pour voisins, les Allemands ne nous seraient pas plus pitoyables. Témoin ce journaliste germain qui vint me voir il y a quelques années. Notre nation le ravissait; tout l'intéressait, tout l'émouvait; il courait tous les villages de la province de Madrid, passait des semaines entières avec les paysans et apprenait d'eux de grossières chansons, qu'il répétait d'une façon risible. J'avais cependant quelques vagues soupçons que cette admiration pour l'Espagne n'était pas de bon aloi. Et c'est lui-même qui vint un jour me les confirmer.