Et ce qu'elles l'ont accomplie, cette décision! Dans une guerre d'agression et de conquête, la femme est peureuse. Pour marcher il faut qu'elle se sente accompagnée de la justice. Mais quand elle la sent à son côté, elle est alors plus intrépide que l'homme. Souvenez-vous, Espagnols, des remparts de Gérone défendus par nos héroïques aïeules: «Pas de quartiers! criaient-elles! Nous n'en faisons ni n'en voulons.»
Une fois convaincues que leur patrie avait été injustement attaquée, les Françaises, pour alléger le sort des leurs, déployèrent les merveilleux recours de leur propre nature. Aux champs, elles prirent sur leurs épaules la lourde charge des cultures; ici, à Paris, elles remplissent avec un égal succès les emplois des hommes. Et cela n'est pas sans inquiéter ces derniers. C'est ainsi qu'un ouvrier me disait il y a quelque temps, sur un ton d'amertume:
—Voyez, monsieur; les femmes ont déjà tout envahi: elles sont encaisseurs de tramways, garçons de café, employés de commerce, cochers, elles travaillent dans les usines et même aux munitions. Qu'est-ce qui se passera après la guerre? Les hommes trouveront toutes les places prises et ils auront bien de la peine à les reprendre. La femme se contente d'un salaire moitié moindre que celui d'un homme. Il va de soi que les entrepreneurs et les propriétaires d'établissements commerciaux préféreront conserver les femmes. Un grave conflit en sortira, vous pouvez me croire.
Oui, je le crois. Mais je n'ai pu m'empêcher de me demander: quelle est la cause originale de ce conflit? Ce sont les principaux besoins des hommes, et pour parler très nettement, nous pourrions dire: leurs vices. La femme n'a pas besoin d'alcool ni de tabac; elle est plus sobre dans sa nourriture; elle n'exige pas des plaisirs coûteux. Il n'y a qu'une façon de résoudre le problème: c'est que les hommes deviennent plus sobres, plus soumis à leurs devoirs et se résignent à vivre avec le même salaire que les femmes. Ils y gagneraient, et leur nation, leur race tout entière y gagneraient aussi.
Des milliers de jeunes femmes dans une situation brillante, abandonnant les commodités du foyer, allèrent servir dans les ambulances du front; d'autres entrèrent dans les hôpitaux, dont quelques-uns se trouvent dans les lieux les plus retirés du territoire, pour y recevoir les blessés; d'autres enfin courent le pays, faisant tout ce qui est possible humainement pour trouver des secours.
J'ai été témoin de leurs travaux dans ces hôpitaux. Elles ne se bornent pas à entourer de soins les blessés, à les veiller, à nettoyer leurs plaies: elles font beaucoup plus. Comme elles savent que la gaieté est le plus efficace des médicaments connus, et capable à lui seul de merveilleuses cures, elles s'efforcent de donner de cette gaieté à leurs malades. La première chose qu'elles font pour cela, c'est d'installer un piano, et si possible, un cinématographe. Alors, selon les circonstances et l'état des blessés, elles organisent des concerts vocaux ou instrumentaux, jouent des comédies, lisent des romans, font des tours de prestidigitation et surtout rient, bavardent, charment les malades.
Inutile d'ajouter que le petit dieu ailé, fils de Mars et de Vénus, accourt dans ces lieux qui devraient être l'abri de la douleur et qui sont souvent celui de l'allégresse. Avec une cruauté inouïe, il achève l'œuvre des Allemands en tirant sur ces malheureux, non plus comme aux temps antiques des flèches d'or, mais d'ardentes grenades à mains. Quelques-uns d'entre eux vont se rétablir à la sacristie de la paroisse; d'autres repartent pour le front. Mais ceux-là promettent à leurs infirmières qu'ils leur reviendront bientôt, à nouveau blessés.