Après les hommes politiques, nous les hommes de lettres, nous sommes ce qu'il y a de pire en tous pays. La politique est le domaine de l'intérêt et de la vanité. Un artiste se passera sans peine de déjeuner si vous daignez lui louer ses œuvres; et si vous lui dites du mal de celles de ses confrères, peut-être se passera-t-il en outre de dîner. Mais, en plus de l'éloge, il faut à l'homme politique du champagne et de bons cigares. Toutefois, en ce qui concerne la flatterie, il a le palais moins fin que l'écrivain. Quand j'étais jeune et que je fréquentais des politiciens, j'en ai vu qui avalaient avec délectation de vrais plats de gargote.

Cependant, il est trop souvent question de la vanité des poètes, comme si ceux qui ne sont point poètes étaient exempts de toute vanité. Dans ce monde-ci, tous ceux qui ont fait une œuvre, et même aussi ceux qui n'en ont jamais fait, tous se jugent dignes d'être célébrés.

On prétend que de tous les grands écrivains c'est le Français qui est le plus chatouilleux, le plus impatient. Je ne sais pas si c'est vrai, n'étant en relations personnelles avec aucun. Tout ce que je sais, c'est qu'en Espagne un de ses jeunes admirateurs ayant un jour demandé à un poète fameux quel était de Shakespeare ou de lui le plus grand poète:

—Je te le dirai, répondit gravement le poète espagnol, décidé à éclaircir l'affaire.

Je ne crois pas que Victor Hugo fût allé plus loin.

Quoiqu'il en soit, je pardonne leur impertinence aux écrivains. Et si le lecteur veut bien aussi la leur pardonner, il n'a qu'à faire comme moi: c'est de vivre loin d'eux.

Un de mes amis, grand amateur de toros, me disait: «Les courses me ravissent; mais je déteste les toreros. Si j'étais un despote à la Caligula, la fête finie, je les ferais jeter en prison et ils n'en sortiraient qu'à la course suivante.» Faisons-en autant; enfermons les auteurs dans la prison de leurs livres et ne les en tirons qu'aux moments où nous avons besoin d'eux. Je me trouvais à Paris, alors que Zola, Daudet, Maupassant, Renan et Taine étaient du monde des vivants. Malgré la grande admiration qu'ils m'inspiraient, je ne fis aucun pas pour entrer en relation avec eux. En revanche j'en fis beaucoup pour visiter les tombes de Balzac et de Musset. Et je peux assurer qu'ils me reçurent d'une façon tout à fait cordiale et que je n'eus pas à me plaindre de leur orgueil[A].

[A] Cet article avait paru dans l'Imparcial, lorsque j'eus l'occasion de faire connaissance avec quelques écrivains français éminents. Ils m'ont traité avec plus de courtoisie et d'amabilité encore que Musset et Balzac. Tout ce que je viens d'en dire est donc à effacer.

D'ailleurs il n'y a pas à s'étonner que les artistes et les écrivains français se disputent avec acharnement les rayons de soleil de la gloire. C'est qu'en France la gloire existe vraiment. Les artistes et les écrivains y composent la plus haute aristocratie sociale, et le public, sans qu'ils soient précédés de licteurs ni de faisceaux, leur fait la haie et les salue avec respect. Mais en Espagne cette gloire n'existe pas, n'a jamais existé. J'espère cependant qu'elle finira par exister, car il ne faut pas que nous continuions à être jusqu'à la fin des temps le peuple le plus rustre de l'Europe. Quand je songe à ces malheureux et faméliques écrivains de notre dix-huitième siècle, qui passèrent toute leur vie à s'injurier au milieu de la plus parfaite indifférence du public, je suis pris tout ensemble de l'envie de rire et de pleurer.

En France les écrivains ne se disputent pas que la gloire, ils se disputent aussi l'argent. Car la littérature rapporte de l'argent, mais assurément beaucoup moins qu'on ne le dit en Espagne. Du reste, les gains de ces auteurs ne sont pas comparables à ceux de leurs confrères d'Angleterre ou des États-Unis. Cependant leurs gains sont considérables, mais leur gloire plus considérable encore. Aussi lutte-t-on en France avec rage et fait-on d'incroyables efforts pour l'acquérir. Ces efforts atteignent parfois même le comble du ridicule.