Ce qui explique cette soif de gloire, c'est qu'en France la littérature tient une place énorme dans la vie. Tout le monde lit, les petites gens comme les gens du monde, les hommes aussi bien que les femmes. Le nombre des librairies est surprenant. Dans l'une d'elles, j'ai dû faire queue pour acheter un livre. La demoiselle qui vous vend des gâteaux ou des cravates vous parlera des dernières publications littéraires avec une sagacité remarquable et parfois même de notre littérature avec plus d'expérience que certains millionnaires espagnols. Après la guerre, appauvris, épuisés par le malheur, les Français trouveront toujours de quoi s'acheter des livres. Tandis que la maison Nelson a dû s'arrêter de publier des ouvrages espagnols, elle continue de mettre tous les mois en vente quelques volumes en français. Et pourtant, jusqu'aujourd'hui du moins, nous n'avons eu aucune charge extraordinaire à supporter.

C'est pourquoi, habitués à être excessivement choyés et fêtés, à être connus du monde entier, à voir leurs propos, leurs gestes, et jusqu'à leurs éternuements, reproduits dans les lieux les plus reculés, c'est pourquoi de temps en temps les écrivains français prennent une voix grave et laissent échapper des sottises. Il faut avouer que la guerre leur a fourni l'occasion d'en proférer pas mal.

Dans un roman de Balzac, un aristocrate français qui rentre chez lui après les guerres de Vendée, transi de corps et d'âme par l'égoïsme de quelques-uns de ses compagnons, se contente de dire avec une magnanime simplicité: «Les barons n'ont pas tous fait leur devoir.» De même pouvons-nous dire aujourd'hui: «Tous les écrivains n'ont pas gardé leur dignité.» Ils ont écrit et publié de nombreuses fanfaronnades ridicules, des menaces, des phrases inconvenantes. Et le pire, c'est que tout cela se disait sans émotion et seulement pour attirer l'attention du public. Voilà la plaie de la littérature française. Les écrivains perdent de leur initiative et de leur liberté sacrée pour se faire les laquais de l'opinion. Nous, leurs confrères d'Espagne, nous avons sur eux à ce point de vue un avantage enviable. Que nous écrivions droit ou tordu, comme un ange ou comme le diable, nous savons d'avance que le grand public ne se soucie point de nous. Nous travaillons pour une douzaine d'amateurs; nous sommes libres comme l'oiseau de Minerve.

Oh, liberté sacrée, nous ne paierons jamais assez tes caresses! J'ai toujours senti tes baisers sur mon front quand je traçais les humbles ouvrages que j'ai livrés au public. Mais j'assure qu'ils ne m'ont jamais été si doux, ces baisers, qu'aux jours où, tout jeune homme, je descendais l'escalier d'un politique éminent chez qui je venais de passer quelques heures. «Dieu! m'écriai-je, les yeux au ciel. A quoi sert d'avoir la gloire et le pouvoir si l'on est obligé d'écouter de pareilles inepties? Infortuné grand homme! Modeste gribouilleur de papier, du moins ne suis-je pas comme toi l'esclave des grandeurs. Je suis libre. Je peux à l'instant même aller m'asseoir sur un banc de Recoletos ou manger un bifteck au café Habanero: la foule de tes flatteurs ne m'y suivra pas.»

Les écrivains français prêtent trop l'oreille aux rumeurs de la rue. Comme les rois, ils essaient leurs saluts au miroir; ils ne peuvent, comme les enfants, se passer de cajoleries. Ils auraient besoin d'une école plus rude pour acquérir un peu de simplicité. Reconnaissons toutefois que le bon sens, cette pudeur de l'esprit gaulois, s'imposa à eux après les premiers jours de la guerre. Il y a beau temps aujourd'hui que les phrases de mauvais goût ont disparu des journaux. On n'y écrit à présent qu'avec mesure et dignité.

*
* *

Je me trouvais ces jours-ci à Montmartre, sur la terrasse du Sacré-Cœur. C'était à la tombée du jour, heure de mélancolie. Le panorama que découvraient mes yeux est unique au monde. La grande Lutèce étendait le toit de ses maisons jusqu'aux derniers confins de l'horizon. Le soleil, tour à tour caché dans les nuages et soudain reparu, jouait avec la ville qui s'éclairait ou s'assombrissait à son gré. Là, une brume bleuâtre donnait un sentiment de paix idyllique; ici, un nuage noir inspirait la tristesse et la crainte. Le Trocadéro, la tour Eiffel, les Invalides, le Panthéon, Saint-Sulpice, Sainte-Clotilde, Notre-Dame rappelaient à mon esprit les faits les plus saillants de l'histoire ancienne et moderne.

Jamais je n'ai senti comme à cette minute l'importance de la grande cité. Victor Hugo disait de Paris que c'était le cerveau du monde. Ce n'est là qu'une de ces phrases sonores comme en a proféré beaucoup ce génie emphatique. Non, Paris n'est pas le cerveau du monde: il y a bien d'autres endroits où l'on pense; il y a partout des cerveaux. Paris, c'est la main du monde. Nous vivons tellement séparés les uns des autres sur cette planète, et non seulement par la distance physique mais encore par la distance morale, ce qui est pire, que s'il n'y avait pas une main pour nous conduire les uns vers les autres, nous courrions le danger de nous glacer dans notre solitude.

Grande et noble destinée que celle de la France! Tous nous venons nous y laver de notre exclusivisme. C'est le centre où s'équilibrent toutes les forces; c'est l'alambic où se distillent tous les mauvais goûts et toutes les grossièretés dont le monde est entaché. La France est comme un grand salon et Paris une maîtresse de maison qui sait avec un tact raffiné faire observer une attitude correcte à ses hôtes les plus mal élevés.

Si les Allemands avaient vaincu la France, ils eussent tôt ou tard été soumis au joug aimable de cette ravissante Circé, comme autrefois les Romains à celui d'Athènes.