La France se charge de faire la balance des grandeurs et des petitesses des hommes. Quand ils arrivent à Paris, les rois les plus despotiques se transforment en citoyens aimables et les humbles ouvriers en hommes de bonne compagnie. Tout le monde ici se fait la barbe et ôte ses bottes de cheval. Les Peaux-Rouges d'Amérique vous y demanderont pardon de passer devant vous.
On me dira que tout cela n'est que l'apparence, et que l'important est d'avoir l'intelligence élevée et le cœur droit. D'accord; mais la courtoisie est un antidote contre l'égoïsme et le commencement de la charité. On arrive aux sentiments par les actes, disent les psychologues modernes; Pascal prenait de l'eau bénite pour se donner la foi. La nature humaine est si vicieuse qu'il lui faut tous les freins de l'éducation pour qu'elle ne montre point sa lèpre.
Mais elle n'est pas que distinguée et charmante, cette maîtresse de maison: elle est en outre plus cultivée qu'aucune. L'Angleterre a une littérature plus riche, l'Allemagne une philosophie plus haute, l'Italie un art plus splendide. Pourtant, considérée dans l'ensemble, c'est la France qui l'emporte. Sa littérature du dix-septième siècle est admirable. Les noms de Corneille, Racine, Bossuet, Fénelon, Mme de Sévigné, Molière, La Rochefoucauld rivalisent avec les noms les plus grands des autres pays. Au dix-huitième, il y a des colosses comme Voltaire, Diderot, Rousseau, et d'exquis écrivains comme Marivaux, l'abbé Prévost, Beaumarchais et Champfort. Le dix-neuvième est merveilleux: Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Balzac, George Sand, Michelet ont vécu dans le même moment, et à côté d'eux des douzaines d'écrivains notables, tels qu'aucune nation n'en saurait montrer.
Et si nous en venons aux sciences, c'est mieux encore. L'Allemagne est la première dans l'application industrielle; mais dans la science pure les Français ont été et continuent à être les maîtres. Descartes, Malebranche, Pascal, Laplace, Lavoisier, Lamarck, Champollion, Ampère, Gay-Lussac, Buffon, Cuvier en sont la preuve; et de nos jours Pasteur, Auguste Comte, Claude Bernard, Quatrefages, Charcot, Taine, Brown-Séquard. Dans ces dernières années il n'y a pas eu de naturaliste comparable à Pasteur, ni de mathématicien comparable à Henri Poincaré, mort naguère, ni de métaphysicien égal à Bergson, gloire de son pays. En ce moment Le Dantec, Boutroux, Pierre Janet, Grasset, Richet, Durkheim, Le Bon, et tant d'autres qu'il m'est impossible de nommer, travaillent avec éclat.
Quand je me rappelle tant de noms illustres, quand j'observe cette jeunesse si avide de s'instruire et que je considère le travail efficace et harmonieux que font en même temps ici les savants naturalistes et les penseurs, les prêtres et les militaires, les ouvriers et les écrivains, je ne peux m'empêcher de tourner les regards vers cette Espagne que j'aime tant. Mon cœur se serre et un flot d'amertume me monte à la gorge et m'étouffe.
Ce peuple espagnol, je me le représente comme un homme bien doué, bien bâti, d'une intelligence pénétrante, mais endormi. Je voudrais qu'un génie puissant, un nouvel Ariel, parût et le secouât rudement en lui criant dans l'oreille: «Éveille-toi! Éveille-toi! N'entends-tu pas le chant de l'alouette? Ne vois-tu pas que le soleil crible déjà la terre de ses rayons? L'œuvre est longue. Presse-toi! L'humanité attend beaucoup encore du pays qui lui a donné Cervantés et découvert de nouveaux mondes. Dans la marche du progrès, qui n'avance pas recule. Si tu continues à dormir, la poussière finira par faire croûte sur toi; les araignées et les rats te grimperont dessus et les moutons imprimeront leur ongle sur ton visage.»
Peut-être l'endormi s'éveillera-t-il; peut-être alors se frottera-t-il les yeux et après un instant d'hésitation répondra-t-il: «Pourquoi?» Puis, se tournant de l'autre côté, il se remettra à dormir.
Mais peut-être aura-t-il raison. Une fois debout, que verrait-il? Des campagnes desséchées, des hommes affamés, le népotisme dictant ses ordres, l'injustice dressée en système, la frivolité lâchant des éclats de rire stupides, une politique mesquine empoisonnant les plus hautes intelligences et les caractères les plus nobles...
Dors donc, peuple espagnol, dors! Il vaut mieux vivre endormi, qu'être éveillé mais sans espoir.