Je me souviens qu'au lendemain de sa résonnante victoire sur la France (j'étais encore un enfant), je visitai avec mon père une grande fabrique espagnole dans laquelle il y avait des ingénieurs allemands. On était à table, le repas achevé, quand un des ingénieurs (il s'appelait Jacobi, comme l'aimable philosophe ami de Gœthe) se mit à dénombrer avec une orgueilleuse satisfaction les produits que son pays fabriquait et exportait aux autres. Sa longue liste terminée, il fit une pause, puis ajouta en souriant: «Et enfin la philosophie, que nous exportons aussi.»

Qu'est-ce que cela signifie, sinon que les Allemands ne considèrent plus leurs philosophes que comme de vénérables ruines bonnes à exciter les étrangers curieux!

De même que les Japonais ne croient point en leurs idoles, les Allemands ne croient point en leurs philosophes. Ils les montrent en souriant aux touristes, les portent aux autres nations, comme nous les Espagnols nos chanteurs «flamencos».

Latins, Slaves, Anglo-Saxons, en retard sans doute dans l'évolution biologique, nous n'avons encore pas atteint la sérénité olympienne qui caractérise les Germains de nos jours. Leur empereur n'est pas ému par la pensée des milliers d'hommes qu'il envoie quotidiennement à la mort. Si devant ces champs de bataille où le sang ruisselle, nous nous sentons saisis d'une infinie mélancolie, lui, l'Empereur, semblable à Jupiter, père des Dieux, redresse sa moustache parfumée et sourit à notre faiblesse puérile. Ses généraux, olympiens de second rang, ont observé que la guerre est une nécessité biologique et le seul moyen d'empêcher que la race des éphémères ne dégénère.

Vieux latins, nous continuons de penser que c'est pour eux-mêmes qu'il faut rechercher la vérité et le bien, et non pas pour accroître notre vitalité. Chez nous, les incrédules mêmes sont chrétiens, car aucun de nous ne doute que la charité est la plus haute des vertus. Nous pensons que le respect des faibles, la pitié, la compassion ne sont point des sentiments qui débilitent, mais qui réconfortent, et que ce qui fait vraiment dégénérer les hommes, c'est le pouvoir sans bornes. Tibère, Néron et Domitien, trois monstrueuses hontes du genre humain, étaient de très bonnes personnes avant de monter au trône.

Enfin, même si les Germains venaient à triompher, l'idéal chrétien ne périrait point pour cela. Car les «portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre lui». Il subirait seulement une éclipse.

Pour soutenir leur hégémonie, non seulement l'Allemagne et l'Autriche seraient dans la nécessité de poursuivre leurs armements et de rester sur le pied de guerre, mais elles devraient en outre s'opposer par la force à l'armement des autres nations. Nous serions trois cent millions d'Européens réduits au même état où se trouvaient les Chinois en même nombre quand, au treizième siècle, quelques tribus guerrières de la Mongolie s'emparèrent de l'empire. Les empereurs mongols respectèrent les coutumes des Chinois, mais ils leur interdirent les armes. Au bout d'un siècle à peu près, les vaincus tramèrent un complot ténébreux, quelque chose d'invraisemblable, et, le jour fixé, égorgèrent les petites garnisons de soldats que les Mongols entretenaient dans les villes de l'empire.

Nous autres, nous n'aurions même pas ce moyen-là: comment trouver en Europe la dissimulation et le secret nécessaires à une conspiration de cette taille?

Éloignons de nous ces visions d'Apocalypse qui ne se vérifieront jamais. Pensons plutôt qu'après cette copieuse saignée et le jeûne régénérateur auquel elle s'est soumise, l'Allemagne recouvrera la raison et redeviendra, pour son propre bonheur, une nation tranquille avec des philosophes, des poètes et des musiciens comme ceux que nous n'avons cessé d'admirer.

L'IDOLE SCIENTIFIQUE