—Ce reproche indique qu'il n'y a pas encore en France un esprit vraiment scientifique. Pour déterminer le bien et le mal des choses, il est nécessaire de fuir les concepts à priori et de bien comprendre que tout, absolument tout, dépend des résultats expérimentaux. La discipline scientifique nous oblige de penser que, seule, une systématisation des faits nous donnera la vérité exacte, et jamais les spéculations de l'imagination individuelle. Pour vous la guerre est une aventure; c'est pour nous un théorème. Nous considérons le résultat et nous le développons d'une manière inflexible. La guerre la plus cruelle est nécessairement la plus courte.
—Je me félicite vivement, m'écriai-je, de n'être pas un homme de science! Mieux vaut mourir dans une ignorance crasse que de porter une conscience chargée de cruauté. Nous tous ici, nous sommes des chrétiens et nous voyons en chacun de nos semblables l'image de Dieu et non point des moutons ou des bœufs qui doivent être sacrifiés pour que les autres existent. Le plus grand philosophe que vous ayez eu, Emmanuel Kant, a dit admirablement que nous «devions toujours prendre un être humain comme fin et non point comme moyen».
—Ce sont des subtilités de philosophes, des vieilleries métaphysiques, qu'aucun esprit positif ne peut croire de nos jours, répondit-il sans cesser de sourire. Nos actes de cruauté ont été et sont absolument nécessaires comme les termes d'un théorème, et ils ont une explication satisfaisante parce qu'elle est scientifique.
—Vous voulez dire que ce sont des assassinats scientifiques?
Il me jeta un long regard de colère et de mépris, et me tourna le dos.
Je n'en fus pas le moins du monde touché. La seule chose qui m'affligerait, c'est que des hommes honorables et pitoyables me tournassent eux aussi le dos.
De cet entretien, comme d'ailleurs de tout ce que je lis et observe, j'ai tiré la conviction que les Alliés n'obtiendront rien de tels hommes en leur enlevant des canons, s'ils ne leur enlèvent auparavant leurs idées.