Eh bien, c'est quelque chose de semblable qui est arrivé aux savants à lunettes de l'Allemagne. Il n'y a rien de plus détestable qu'un pacifique converti du soir au matin en fier-à-bras.
Il s'est produit, il y a quelques jours, dans cette région tranquille, une singulière alarme. Le bruit avait couru dans le village qu'un homme suspect traversait le bois à bicyclette et l'on disait que c'était un prisonnier évadé.
Le téléphone commença de fonctionner d'un centre à l'autre. On annonça enfin son passage dans un village voisin et un groupe d'habitants partit dans le dessein de l'arrêter. Ils y réussirent. Le fugitif était en effet un officier allemand; il était en bras de chemise, portait des lunettes (cela va de soi) et avait une fine tête intelligente.
Il se laissa prendre sans résistance. On le conduisit à la mairie, où, poussés par la curiosité, nous nous rendîmes aussi. Il parlait correctement le français et assez bien l'espagnol. Nous lui adressâmes la parole tandis qu'arrivaient les gendarmes qu'on était allé chercher, et il nous répondit avec cette froide hauteur et ce ton de supériorité si fréquents aujourd'hui chez les Germains. Car ils sont arrivés à se persuader qu'il n'y a de science, de culture, de bon sens même, que dans la seule Allemagne.
Une des personnes qui se trouvaient là osa discuter avec lui les fins de la guerre. Le prisonnier n'hésita pas à déclarer que la victoire de l'Allemagne était certaine et que le genre humain y gagnerait beaucoup.
—Sur quoi vous basez-vous pour supposer ce dernier point? lui demandai-je, piqué de curiosité.
—Sur ce que l'Allemagne, répliqua-t-il, est le seul pays actuellement organisé. Il existe dans les autres pays des éléments de culture assurément très considérables, mais épars. Il leur manque cette efficace unité sans laquelle le plus souvent ces éléments demeurent stériles. Dans la guerre comme dans la paix, dans les sciences comme dans les arts, ce qu'il vous faut, c'est une cohésion, une discipline que la prépondérance de l'Allemagne est seule capable de donner. Vous ne pouvez pas voir les choses d'une façon continue et intellectuelle, ni en donner la véritable explication scientifique, car vous travaillez sans ordre. Ce sont des efforts isolés, subjectifs, des produits de l'initiative individuelle, qui n'engendrent que des résultats superficiels.
—Ces efforts isolés, répartis-je, ont pourtant produit toute la science et tout l'art qui aient été et qui soient sur notre planète. Ni Platon, ni Aristote, ni Shakespeare, ni Cervantés, ni Képler, ni Galilée n'ont eu besoin de votre organisation de fer pour arracher à ce monde des trésors de beauté et de vérité. Que signifie cette discipline scientifique? Voudriez-vous par hasard que des poètes et des savants se missent en uniforme? Quel avantage y aurait-il que Pasteur se fût mis à ses expériences sur un coup de trompette ou qu'Anatole France eût écrit ses ouvrages par ordre du général-commandant la région?
Les yeux du prisonnier étincelèrent de colère comme si on l'eût pincé, et il me fit entendre dans des termes peu polis que j'étais d'autant moins autorisé à lui tenir tête que j'étais Espagnol.
Il continua de causer avec les autres personnes. Sans doute ne lui agissaient-elles pas autant que moi sur les nerfs. Cependant, comme l'une d'elles reprochait aux Allemands les actes de cruauté qu'ils avaient commis en Belgique et dans le nord de la France, il répliqua avec un sourire sarcastique: