Pourquoi se moquer alors de ces pauvres nègres qui adoraient les oignons? Il s'accomplit dans un oignon d'admirables et mystérieuses opérations chimiques, que répètent celles de l'éther cosmique. Mieux encore, l'éther impalpable, indivisible, s'y rencontre tout entier.

Nous autres hommes, il semble que l'ivresse nous attire d'une façon irrésistible. Les limites nous indignent. Nous ne sommes contents que si nous avons tout épuisé. Qu'est-ce que la scholastique, sinon l'ivresse produite par la logique? N'est-ce pas une ivresse égalitaire que la Révolution française? Le romantisme est-il autre chose qu'une ivresse sentimentale? Vivons donc en pleine ivrognerie scientifique.

Il faut chercher la technique: la technique avant tout. Les Mathématiques pures nous donnent la technique de la mesure; la Physique, la technique des machines; la Chimie, celle des prodigieuses transformations de l'industrie. La connaissance scientifique des mœurs nous donnera une morale scientifique. La morale traditionnelle est morte. A sa place reste la morale technique.

Tout le monde civilisé participe aujourd'hui à cette ivrognerie technique. Mais ce sont les Allemands qui s'y sont principalement adonnés. Et ils ont montré que leur vin était pire que celui de tous les autres.

C'est un fait à peu près constant que l'alcool produit une transformation du caractère. Un homme ordinairement taciturne, insociable, devient, quand il a ingéré une raisonnable quantité de vin, un joyeux compère, tout tendresse et affection, qui vous embrasse, vous manie et vous laisse les épaules pleines de larmes et de bave.

Au contraire, les sujets les plus timides et les plus inoffensifs y ont à peine goûté qu'ils acquièrent une humeur belliqueuse, impatiente, montrent les poings et défient tout le monde.

Et voilà justement ce qui est arrivé aux nations. La France, qui a toujours été un pays guerrier, s'est transformée sous l'influence de l'ivresse scientifique en un pays humanitaire et pacifiste. L'Allemagne, cette simple et bonne Allemagne des débuts du dix-neuvième siècle qui faisait verser des larmes de tendresse à la sensible Mme de Staël, est devenue agressive et provocante.

Cette radicale transformation me remet en mémoire le cas d'un de mes condisciples d'Institut. Dans les premières années c'était un garçon très appliqué, exact, pacifique, un étudiant modèle. Il évitait avec soin les disputes. Si quelques-uns d'entre nous en venaient aux mains, on le voyait devenir grave et s'éloigner le plus possible du théâtre des coups.

Un jour, quelques minutes avant d'entrer en classe, un élève turbulent et hargneux, le pire de nos compagnons, un garçon que nous craignions tous, se mit à le railler de la plus féroce façon. Et non seulement il l'abreuva des plus grossiers sarcasmes, mais en venant aux voies de fait, il lui jetait à terre son chapeau chaque fois que l'autre le remettait. Nous assistions à la scène, les uns non sans peine, les autres avec gaieté, chacun selon son cœur. Le malheureux garçon, silencieux et pâle, reprenait son chapeau par terre et tentait de se retirer; mais l'autre, qui ne l'entendait pas ainsi, renouvelait sa plaisanterie avec un plaisir grandissant. A la fin nous le vîmes si blême que nous en fûmes effrayés. Il s'élança tout à coup sur son agresseur avec une telle impétuosité qu'il le renversa sur le sol, puis, lui montant dessus, lui appliqua de si rudes coups de poing sur le visage qu'il le mit bientôt en sang.

Peu de jours après, sans aucun motif apparent, il défiait un des autres querelleurs de la classe et le battait également. Dès lors, ce garçon si docile, si aimable, devint, sans cesser de s'appliquer à l'étude, un bravache insupportable et nous fûmes forcés de le fuir.