En réalité, que ce soit avant ou après Jésus-Christ, les hommes se sont toujours divisés en païens et en chrétiens. Les premiers supposent que nous avons été mis au monde pour jouir; les seconds croient que nous sommes nés pour travailler et souffrir. Il s'agit là uniquement de la façon dont on conçoit la vie. César Borgia, bien que cardinal de l'Église catholique, était païen et un vrai païen, et son méchant entourage l'était aussi, et aussi toute la Cour du pape Alexandre VI et les cardinaux qui mangèrent cent plateaux de confiseries aux noces de Lucrèce Borgia et dansèrent avec leurs dames et avec celles de la princesse de Squillace, comme le rapporte une lettre récemment découverte par notre savant compatriote le marquis de Laurencin. Mais Socrate, Léonidas, Régulus, Sénèque, les Gracques, Pauline, Térence et tous les martyrs ignorés de l'antiquité, dont les noms ne sont pas arrivés jusqu'à nous, étaient des chrétiens. Il ne faut pas oublier la belle sentence de saint Anselme: «Le Christ étant la vérité et la justice, quiconque meurt pour la justice et la vérité, même s'il ne croit pas au Christ, meurt pour le Christ.»
Mais il y a de suprêmes instants dans la vie où ces païens peuvent devenir des chrétiens. Nous naissons tous imprégnés de foi. Dès qu'une petite porte s'ouvre dans notre cœur, la religion s'y précipite. C'est pourquoi nous voyons nombre de grands pécheurs se convertir sous le coup de la foi en chrétiens fervents. Cette même Lucrèce Borgia dont nous parlions tout à l'heure menait une vie exemplaire à Ferrare dans les dernières années de sa vie. Elle portait sans cesse un cilice; elle laissa à sa mort la réputation d'une sainte.
Il faut toutefois pour cela que le cerveau n'ait subi aucune diminution. Si singulier que cela paraisse, les blessures du cœur se guérissent plus facilement que celles de la tête. Quand la cervelle se gâte, il n'y a plus de remède pour le malade. Car, aujourd'hui comme toujours, ce sont les idées qui gouvernent le monde. Les idées engendrent les sentiments et les actes, ou, ce qui est la même chose, toute la vie de l'homme. Nous ne sommes pas ce que nous sentons, mais ce que nous pensons; nous sommes toujours proportionnés à nos idées, et notre âme s'abaisse ou s'élève à mesure que s'élève ou s'abaisse notre état mental.
Aussi se trompe-t-on fort quand on pense que les idées n'ont aucune influence sur la conduite de l'homme; mais on se tromperait bien plus encore si l'on croyait, comme au moyen âge, qu'elles ne doivent s'inculquer que par le feu et le marteau.
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Telle est, sur ce terrain, la situation qu'occupe la France vis-à-vis de l'Allemagne. Les Français sont des pécheurs: j'ai donné précédemment mes raisons de penser ainsi. Ils avaient dans une certaine mesure le cœur égaré. Les Allemands sont des philosophes: ils ont le cerveau corrompu.
Ce n'est pas parce qu'elle a expulsé les ordres religieux qu'on peut dire de la France qu'elle a perdu sa religion. L'Espagne a-t-elle perdu la sienne quand notre roi catholique, Carlos III, chassa plus cruellement encore la Compagnie de Jésus, et plus tard, quand notre Gouvernement décréta la suppression de tous les moines et que, pénétrant dans les couvents, la populace en égorgea les occupants? Ces décisions n'ont rien à voir avec la religion des pays où elles sont appliquées. Parcourez les départements français, visitez-en les villages et vous y trouverez exactement reproduit le type de notre religiosité espagnole. C'est que le catholicisme, ainsi que son nom l'indique, a eu la vertu d'unifier tous les hommes, de leur mettre son timbre, en les rendant semblables entre eux devant l'autel. Ce sont les mêmes solennités, les mêmes processions, les mêmes Confréries, les mêmes fêtes profanes ne faisant qu'un avec les fêtes religieuses. Les petits enfants suivent le catéchisme, les jeunes filles assistent aux processions avec leur médaille et sous le voile blanc des filles de Marie; les vieilles femmes vont infailliblement aux offices de l'après-midi. La première communion se célèbre en France avec une pompe et une allégresse comme je n'en ai jamais vu en Espagne. Les parents viennent de loin à cette occasion, comme on fait chez nous pour un mariage; la maison se transforme en un temple, la rue est jonchée de fleurs. Au grand ennui des confesseurs, mais à la grande joie des sacristains, le type classique de la bigote est lui aussi représenté à la fête.
D'où vient donc cette haine à mort pour la nation française? Quelle est la folie qui a frappé tant de catholiques et un assez grand nombre de prêtres? J'ai entendu l'un de ces derniers prononcer la phrase suivante: «Si la France se tirait victorieusement de cette guerre, je douterais de l'existence de Dieu.»
Est-ce d'un chrétien? Est-ce même d'un homme?
On lit peu de livres allemands en Espagne; l'allemand est une langue sans grande diffusion chez nous et ses traducteurs sont rares. Il faut avouer d'ailleurs qu'en général ces livres sont une nourriture trop forte pour nos estomacs de Latins. Aussi ne sait-on pas bien en Espagne quel est l'état mental de l'Allemagne d'aujourd'hui. Mais il suffit d'avoir suivi avec quelque attention l'histoire de sa philosophie pendant les temps modernes pour voir que la religion de l'Allemagne intellectuelle au cours de ce dernier siècle n'est point le christianisme, mais le panthéisme. Le panthéisme ne saurait fonder la morale: il la nie absolument. Il n'est par conséquent qu'un pont qui conduit au monisme, et il y a beau temps que les intellectuels allemands ont franchi ce pont-là. La théorie du surhomme et de la surnation, théories dominantes aujourd'hui en Allemagne, découlent naturellement de ce matérialisme.