Mais, dira-t-on, les intellectuels ne sont pas le pays. Grave erreur. Les intellectuels sont toujours la nation présente ou future. Les idées sont comme les cours d'eau; elles naissent sur les cimes. Mais elles descendent peu à peu, en suivant le flanc des montagnes, jusqu'aux bas-fonds ou bien s'infiltrent secrètement dans les terrains perméables et vous trempent au moment qu'on s'y attend le moins. Presque personne ne lit Platon et pourtant le plus rustre des hommes de nos jours est imprégné de platonisme. Ainsi en est-il du peuple allemand: il ne lit point Kant, mais il est pénétré jusqu'aux os de son «modeste athéisme», comme disait Coleridge. Les Allemands sont hégeliens sans avoir lu Hegel, car les poètes, les dramaturges, les romanciers, les critiques et les journalistes se sont chargés de leur servir avec d'appétissants assaisonnements le plat du fatalisme panthéiste.
Mais l'Allemagne n'aurait-elle point la foi? Oui, elle a la foi, elle en a même beaucoup. Mais c'est dans la chimie. Dieu y est transformé en machinerie, en charbon, en électricité. Il n'est pas venu au monde pour souffrir et mourir: il y est venu pour vivre et faire souffrir. Soyons puissants, triturons nos voisins, imposons partout notre volonté, et la Divinité paraîtra en nous ce qu'elle est: une force immanente et universelle.
Quelques catholiques espagnols s'attendrissent en lisant à chaque pas le nom de Dieu dans les proclamations du Kaiser et de ses généraux. Ils sont victimes d'une admirable falsification: ce Dieu a lui aussi été extrait du charbon, comme maints autres produits extraordinaires.
Mais le vrai Dieu, le Dieu légitime a une expérience infinie de ces affaires de psychologie et ne se laisse pas tromper par les marques de fabrique allemande. Il voit «made in Germany» sur l'étiquette et repousse l'article, tout en reconnaissant qu'il est bien présenté.
*
* *
L'esprit gaulois n'est pas panthéiste. Du moins ne l'est-il plus depuis le jour lointain où le christianisme tua le druidisme dans les bois de la Gaule. L'idée que les Français se font de la divinité, soit pour l'affirmer, soit pour la nier, est la vraie. Il y a parmi eux un assez grand nombre de sceptiques, Montaignes en miniature; il y a bien plus de Rabelais passionnés de bonne chère et de vin; mais on ne trouverait pas dans toute la France un Frédéric Nietzsche, ou quelqu'un qui fût capable de soutenir le mal par principe.
Dans chaque pays, comme dans chaque homme, la foi et le scepticisme sont des états instables qui se succèdent. Il ne faut pas trop donner d'importance à ces fluctuations. Elle tiennent à l'imperfection même de notre nature et il faut s'y résigner. Les arbres sont tour à tour vêtus de feuilles et tout nus. Qui eût dit qu'après le sceptique dix-huitième siècle dût se lever le spiritualiste dix-neuvième, qu'après Voltaire, Diderot et Helvétius paraîtraient Chateaubriand, Lamartine, de Bonald et de Maistre? Ce qui est très important, c'est la substitution d'une foi à une autre, et c'est ce qui arrive présentement en Allemagne.
Les Français ont commis récemment la même folie que nous avons faite il y a quatre-vingts ans: la suppression des ordres religieux.
Ne parlons pas de la séparation de l'Église et de l'État. Bien des catholiques refusent d'admettre que l'Église soit un organisme de l'État et préfèrent l'indépendance absolue à un protectorat importun et intéressé. Parlons seulement des ordres religieux.
Il est hors de doute que leur expulsion a été un fait arbitraire et scandaleux. En interdisant les Congrégations, la République française commettait une injustice horrible, portait atteinte à la liberté et du coup dénonçait ses propres principes: liberté, égalité, fraternité.