Mais qu'il me soit permis de poser quelques questions aux Congrégations expulsées. Ont-elles toujours examiné leur conscience à fond? L'ont-elles examinée scrupuleusement? N'y ont-elles pas trouvé quelque haine des institutions républicaines? N'ont-elles pas conspiré parfois contre ces institutions?

Si elles ne se tirent pas de cet examen complètement exemptes de péché, elles ne doivent pas s'étonner de la pénitence. Qui sème la haine ne peut recueillir l'amour. L'abeille se nourrit de miel, la nature lui en donne; la puce vit de sang, la nature lui fournit le moyen d'en avoir. La nature nous pourvoit généreusement de ce que nous lui demandons. C'est une loi, et une loi consolante.

Si les religieux français avaient accepté loyalement les institutions républicaines, la République ne leur eût pas mis la main dessus. «Si tu veux que les femmes te suivent, disait notre Quevedo, marche devant elles.» Pourquoi ne pas accepter franchement la République? Le pape Léon XIII, d'inoubliable mémoire, ne l'avait-il pas fait? Marcher devant les hommes, voilà le secret de les guider.

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Le Français n'est pas un impie-né, comme on le propage en Espagne, par ignorance ou dans d'ignobles desseins. Comme tous ceux qui sont nés et ont été élevés dans la foi du Christ, les Français gardent leur religion dans l'âme comme un fonds de réserve. Quand ils sont heureux, ils délaissent les pratiques religieuses; ils y recourent dans le malheur et y puisent leur consolation. En Espagne, nous faisons exactement la même chose. Sans douleur, point de religion.

J'ai vu s'emplir de monde certaines nuits une petite église de village. De pauvres femmes en deuil y accouraient, tirant par la main des enfants également en deuil. Des vieillards, le visage pâle et le regard triste, les suivaient d'un pas chancelant. Et dans le silence auguste du temple, tandis que les cœurs demandaient au Très-Haut sa miséricorde, de temps à autre éclatait un sanglot dont j'avais les entrailles remuées.

A Paris, cette foule élégante qui en d'autres temps courait les lieux de plaisir envahit aujourd'hui les églises. J'ai eu peine à trouver place à Saint-Sulpice, à Saint-Germain-l'Auxerrois, à la Trinité, à Notre-Dame-des-Victoires. Et vous n'y voyez pas que des femmes comme à Madrid: il y a là des hommes, et qui prient avec autant de ferveur qu'elles. Celui qui ne se sent pas pénétré de respect devant cette humble foule affligée, qui à genoux aux pieds de la Vierge demande le soulagement de ses peines, celui-là pourra se dire chrétien; mais qu'il est loin d'en mériter le nom!

Et là-bas, au front, sur la ligne de feu?

Ah, là-bas, ce sont les scènes mêmes des Croisades qui se reproduisent! Une compagnie de soldats attendant l'ordre de sortir s'est massée au fond d'une tranchée. Les grenades tombent, éclatent avec un bruit épouvantable; la terre se lève et se meut comme une mer en courroux; et voici qu'arrivent les lignes serrées de l'infanterie allemande, poussant devant elles les mitrailleuses, moissonneuses d'hommes. L'heure de s'élancer à travers cet enfer a sonné. Les cœurs battent, les mains tremblent, les gorges se nouent. Alors, à cette minute suprême, la voix d'un pauvre soldat s'élève avec autorité: «Ceux qui croient en Jésus crucifié, à genoux! Que chacun se repente de ses fautes; je vais donner l'absolution.» Et tous tombent à genoux, et, levant son bras, le prêtre-soldat les absout.

—Jamais je n'oublierai cet instant, me disait le blessé qui me rapportait ce trait.