Je compris: une grande nation courait un péril de mort. La patrie de Pascal, de Racine, de Bossuet, de Rousseau, de Balzac, de Musset, d'Hugo allait être foulée aux pieds, humiliée, peut-être à jamais anéantie. Ce n'était pas une guerre romantique comme celle de Napoléon que celle qui se préparait; il ne s'agissait plus d'un génie ambitieux précipitant à coups de pied de leur trône de ridicules despotes tenant l'Europe sous la férule; il ne s'agissait plus d'une incomparable armée courant sur les pas de son empereur, ivre de gloire, mais non de richesse. La guerre qui s'approchait était une tragédie sordide, la rumeur d'un peuple qui vient en rugissant d'envie se saisir des fruits du travail de son voisin. Peu de mois auparavant les journaux allemands annonçaient qu'ils exigeraient de la France dans la prochaine guerre une indemnité de 40 milliards de francs.

Je sortis précipitamment de chez moi et fis presque au pas de course le kilomètre qui me séparait du bourg. Tous les habitants parlaient entre eux sans bruit, dans un calme imposant.

Comme je traversais un groupe de femmes, elles fixèrent sur moi un regard jaloux et hostile. Plus loin, je passai devant un autre: même effet. J'étais l'étranger qui pénètre, indifférent et curieux, dans une famille affligée. Pauvres femmes, si vous aviez su que mon cœur était alors aussi serré que le vôtre!

Je rencontrai ensuite des personnes de ma connaissance: elles détournèrent les yeux de moi, feignant de ne pas me connaître. Alors, blessé de cette hostilité, je me dirigeai décidément vers elles.

—Messieurs, je suis étranger, mais le malheur qui pèse en ce moment sur vous ne peut pas m'être indifférent. Je suis absolument certain que vous ne vouliez pas la guerre, que personne parmi vous n'y pensait. Bien que vous pleuriez, comme de juste, la perte de votre Alsace-Lorraine, vous n'espériez la recouvrer que par des moyens diplomatiques. Mais on vous attaque indignement. La justice et la raison sont avec vous. Par conséquent, je suis, moi aussi, avec vous, et je souhaiterais pouvoir vous le prouver mieux qu'en paroles.

Ils me serrèrent silencieusement la main. L'un d'eux dit enfin avec gravité:

—C'est assez d'humiliations comme cela! Finissons-en une bonne fois!

Et les autres répétèrent chacun leur tour:

—Il faut en finir, il faut en finir!

Je m'éloignai d'eux et, suivant la route, je revins au bord de la rivière. Assis dans une barque où il rangeait ses filets, un jeune pêcheur avec qui j'ai l'habitude de causer m'apparut.