Les prisonniers nous donnèrent également la raison de l'empressement extraordinaire que, depuis la veille, ils mettaient à me voir. Je passais à leurs yeux pour un magicien sans pareil: mes sortiléges avaient suspendu la crue de l'Abbaïe lors de notre retour de chez les Gallas; le pleur commencé lors de la maladie de la Waïzoro Sahalou, et dispersé par mon ordre, faisait dire aux nouvellistes que, revenant de la chasse au sanglier quand on portait la princesse en terre, j'avais arrêté le convoi et ressuscité la morte; c'était moi enfin qui avais déterminé Monseigneur à accepter l'investiture du Dambya, en consultant la clavicule de Salomon, et en garantissant la victoire au moyen de mes manœuvres cacodémonologiques. Le Lidj Ilma ayant promis une grosse récompense à qui le déferait de moi, plusieurs fusiliers et cavaliers de renom s'étaient chargés publiquement de le satisfaire: entre autres un centenier des fusiliers de sa garde, qui déjouerait, disait-il, tous mes maléfices, en faisant le signe de la croix sur la balle qu'il mettrait dans son infaillible carabine; et il s'engageait, s'il me manquait, à revêtir, un jour de festin, la tunique d'une servante de cuisine et à porter un plat sur la table de son maître. Ma bonne fortune m'avait fait rencontrer ce centenier à la fin de la mêlée, au moment où un des nôtres allait l'achever d'un second coup de sabre; j'avais jeté mon cheval entre les deux et contraint notre soldat à l'emmener prisonnier. Il devint un de mes clients les plus assidus, et je le fis placer honorablement dans la maison de Monseigneur. Il se fit bravement tuer à son service. Quelque temps après la journée de Konzoula, on racontait encore dans le Dambya qu'un instant avant la bataille j'étais passé, en compagnie de Monseigneur, sur le front de l'armée, une torche allumée dans chaque main, en annonçant que j'allais charger en tête, et que, si celle de la main droite s'éteignait, notre victoire serait péniblement acquise et l'on devrait se maintenir les uns contre les autres, jusqu'à ce que ceux qui étaient décrétés de mort parmi nous eussent accompli leur destin; que si, au contraire, celle de gauche s'éteignait, il fallait s'empresser d'avancer, afin que pas un de nos ennemis ne pût nous échapper. Ces bruits étaient loin de trouver créance auprès de tout le monde, et cependant chacun les répétait. Il ne faudrait pas conclure de là à la crédulité excessive et au peu d'intelligence des Éthiopiens; en tous pays, les propositions les plus incroyables s'accréditent aisément, pour un temps du moins. Du reste, ma participation aux événements quotidiens de la politique du pays et la position que le Dedjazmatch me faisait à sa cour allaient me faire connaître plus exactement, surtout en Gojam et dans les provinces environnantes; et comme c'est souvent sur les pas de l'erreur que la vérité fait son chemin dans le monde, il était assez naturel que la notoriété dont j'allais être l'objet commençât ainsi un peu à rebours de la vérité. Mes amis s'égayèrent beaucoup du caractère fabuleux qu'on m'attribuait et qui m'expliqua du reste le sentiment d'aversion que le Lidj Ilma avait manifesté en me voyant.

Un timbalier proclama l'ordre de relâcher les prisonniers, à l'exception d'un très-petit nombre de notables, dont le Prince et son fils jugèrent opportun de s'assurer. Ces malheureux s'assemblèrent par petites troupes aux abords du camp, selon la direction qu'ils avaient à prendre pour rentrer chez eux; ils étaient, comme ils le disent eux-mêmes, équipés en tueurs de serpents, c'est-à-dire un bâton à la main et sans autre vêtement que leur petite culotte et leur cordon de chrétienté; pour se garantir du soleil et des mouches, plusieurs se couvraient de feuillages. Comme d'ordinaire, beaucoup s'enrôlèrent chez nous; d'autres restèrent chez des parents ou des amis qu'ils avaient dans notre camp, en attendant un jour plus propice pour regagner leurs quartiers; car lorsque deux armées ennemies se rapprochent, les paysans se réunissent en armes pour garder les passages, et ils se vengent cruellement quelquefois des exactions qu'ils ont subies la veille. Les Éthiopiens sont d'ailleurs très-curieux, et les paysans les plus inoffensifs guetteront également les fuyards, souvent même les hébergeront, pour le seul plaisir d'entendre le récit de la bataille.

Dans les annales éthiopiennes, Konzoula figure parmi les batailles peu meurtrières: on évalua nos pertes à environ 200 hommes tués; on disait que l'ennemi avait dû laisser 500 hommes sur le champ de bataille, mais on pensait que nos cavaliers avaient tué un nombre égal de fuyards.

Après souper, vers neuf ou dix heures du soir, le Prince se fit amener les deux fils de Conefo. Il les laissa debout et leur dit:

—C'est vous, mes enfants, qui vous êtes fait cette triste situation, et qui de plus m'avez réduit à en être l'instrument. N'attribuez donc pas à ma rigueur le sort que vous subissez. La politique du Ras, l'attitude passive du Dedjadj Oubié, uni d'intérêt pourtant avec votre maison, m'ont forcé de recueillir l'héritage de votre père, que vous étiez insuffisants à défendre. J'ai cherché à vous faire comprendre les exigences de nos positions et le meilleur moyen de les concilier; mais vous avez préféré, à ma sollicitude paternelle pour vous, les instigations ambitieuses de vos coupables conseillers. Les mêmes raisons qui m'ont contraint à me porter contre vous m'obligent à m'assurer de vos personnes jusqu'au jour, prochain sans doute, où vous reprendrez une position digne de votre naissance. Si le Ras refuse de vous pourvoir, vous grandirez dans ma maison, avec Tessemma, car vous êtes comme des fils pour moi aux yeux de toute l'Éthiopie. Le jour où je me suis décidé à accepter pour Birro le gouvernement du Dambya, j'ai dû prévoir ce moment pénible, et si je rappelle vos fautes, c'est pour vous dire que je vous pardonne, et que nul plus que moi ne s'efforcera de rétablir votre fortune. Avant d'avoir atteint âge d'homme, vous en subissez les rigueurs, mais mon affection pour vous saura les adoucir; montrez néanmoins, par votre contenance, que vous êtes les dignes fils de Conefo, et vos fers seront légers à porter.

Sur un signe du Prince, on fit entrer un forgeron. Les chaînes qu'il tenait sous sa toge grincèrent; les deux frères s'entre-aidèrent du regard et baissèrent la tête, le Lidj Mokouannen l'œil sec, et le Lidj Ilma, tout gonflé de larmes. On les fit asseoir par terre, et on leur fixa à chacun une chaîne au poignet droit. Les assistants étaient touchés de compassion, et, l'opération terminée, ils dirent l'un après l'autre aux captifs: «Seigneurs, que Dieu délie vos chaînes!» formule habituellement usitée en abordant ou en quittant un homme enchaîné. Deux notables chargés de la garde des deux frères, les emmenèrent, et le Prince et ses familiers prolongèrent la veillée, mais sans reprendre leur gaîté habituelle.

En Éthiopie, la détention permanente n'est appliquée qu'aux crimes ou délits politiques; dans presque tous les autres cas, elle n'est que préventive. Comme l'obligation d'arrêter un criminel incombe à tout citoyen; que le droit de juger au civil peut être attribué à presque tous; que l'homme de guerre, investi de préférence de ce droit, est sujet à des déplacements fréquents; de plus, comme les bâtiments sont trop peu solides pour résister à la moindre tentative d'évasion, on a pourvu à cet état de choses par l'usage d'emmenoter le prisonnier et de le garder à vue ou de le lier à un gardien, la relégation proprement dite n'existe pas. Une chaîne longue de deux coudées environ, terminée à chaque extrémité par un fort anneau, est fixée par un bout au poignet droit du prisonnier et par l'autre au poignet gauche de son gardien. Cette espèce de prison vivante et ambulante a l'avantage de soustraire le prisonnier, s'il est coupable, à un isolement dépravant; et s'il est innocent, elle le soumet à une position fâcheuse, il est vrai, mais qui ne porte à sa dignité qu'une atteinte légère. Le captif volontaire vivant à côté d'un coupable, l'empêche de se confirmer dans sa perversité, et contribue à faire germer en lui le repentir ou le remords. Le prévenu éprouve d'ailleurs une difficulté plus grande à dissimuler sa faute, et quelle que soit son irritation contre un homme ou contre la société, elle tend à s'adoucir par le contact avec ses concitoyens. Un homme enchaîné attire l'attention de tous; chacun s'informe de la cause de son arrestation, on s'approche de lui, on le questionne en tout sens; avant de figurer devant la justice, il subit ainsi comme une instruction permanente dont il lui est bien difficile d'éluder la clairvoyance; car comme toute maladie violente, le mensonge a ses trèves et ne saurait empêcher complètement la vérité de transparaître. Ceux qui le fréquentent apprennent l'indulgence et la pitié pour celui qui a failli et comment la plus légère déviation du bien peut conduire insensiblement aux plus grands écarts. On voit souvent un coupable pleurer en écoutant ses consolateurs, et ceux-ci se retirer en disant: «Ô évolutions de la conduite humaine! Que Dieu nous épargne l'épreuve des positions difficiles!» Les détenus politiques qu'un Dedjazmatch a l'intention de recevoir à résipiscence sont gardés à tour de rôle par les chefs de confiance, à la table desquels ils sont presque toujours admis. Souvent il arrive que ces gardiens obtiennent la libération du prisonnier en se portant caution pour lui. Quant à ceux dont la captivité doit être prolongée indéfiniment, ils sont relégués dans un montfort ou autre lieu fortifié par la nature, où il est rare qu'on leur refuse de faire venir auprès d'eux leur femme, leurs enfants en bas âge et quelques serviteurs; en ce cas, ils demandent ordinairement à ce qu'on remplace leur compagnon de chaîne par des fers aux pieds. Il n'est pas rare que les prisonniers s'échappent des mains des seigneurs et même des montforts les mieux gardés. Il semble que, même du temps des empereurs, il n'ait jamais existé de prison proprement dite, autre que les montforts; de même que dans l'antiquité, quoique les grandes maisons aient encore leur ergastule ou cachot pour les esclaves et pour les enfants.

Le Prince se fit remettre les armes et le cheval du Lidj Ilma, et il promit au capteur une investiture en Damote. Les timbales de Conefo, placées à l'aile gauche ennemie, avaient été prises par le Dedjadj Birro, car depuis son investiture du Dambya, on lui donnait ce titre; son père les lui demanda pour le Dedjadj Baria, de l'Agaw-Médir, auquel il les avait promises. Birro refusa.

—Si Monseigneur les voulait pour lui-même, ce serait de grand cœur, dit-il; mais il ferait beau voir que ce Baria ou quiconque osât les faire battre devant soi; je les tiens de Dieu et de mon Dempto, et par la mort de Guoscho, par Notre-Dame! nous ne les céderons à personne.

Le Prince laissa sans réponse cet orgueilleux message; mais il ressentit vivement cette première désobéissance publique de son fils. Quant au Dedjadj Baria, il crut prudent de ne plus passer la nuit dans sa tente; il vint coucher dans une hutte de soldat près la tente de Monseigneur, qui le lendemain obtint que Birro lui permît de retourner en Agaw-Médir.