Deux ou trois jours après, dans un quartier peu fréquenté du camp, j'entendis, en passant, les gémissements d'un homme qu'on torturait; je m'arrêtai, et le patient me cria d'intervenir en sa faveur. C'était un nommé Meragdou-Haylou, trafiquant établi dans la ville d'asile de Kouarata en Fouogara, et par occasion soldat ou chasseur d'éléphant.

Quelques mois auparavant, le Prince ayant appris que Haylou avait deux belles carabines à vendre, lui avait expédié un homme pour les lui acheter. Soit crainte d'indisposer le Ras Ali, dont il était le sujet, soit toute autre raison, Haylou avait refusé de vendre au Dedjadj Guoscho, et qui pis est, il avait refusé le vivre et le couvert au messager et l'avait renvoyé avec des paroles insultantes pour son maître. Peu après, le Dedjadj Conefo mourut; Haylou fit hommage des carabines au Lidj Ilma, qui, pour s'acquitter envers lui, l'engagea à l'accompagner dans sa campagne contre nous, et lui promit que, sitôt notre défaite, comme il comptait aller réduire l'Agaw-Médir, pays riche en ivoire, il l'emmènerait avec lui et l'enrichirait. Alléché par cette perspective, Haylou s'était équipé en guerre, avait suivi son protecteur et avait été fait prisonnier. Quoiqu'il se fût débarrassé de tout ce qui pouvait déceler sa position de fortune, jusqu'à des anneaux d'argent qu'il portait au doigt, un soldat le reconnut au moment où, après le ban de libération, il sortait du camp avec les autres prisonniers, et il fit demander au Prince de récompenser ses services en l'autorisant à rançonner un trafiquant. Mais en apprenant que ce trafiquant était Haylou, le Prince se le réserva pour lui-même, et fixa sa rançon à trente carabines, dont deux fusils de rempart servant à la chasse de l'éléphant, à cent coudées de velours écarlate, à deux cents de drap et cent onces d'or. Haylou jura qu'il avait donné pour la cause d'Ilma le meilleur de son bien et offrit très-peu de chose. On le mit à la torture, au moyen de petits tessons appliqués sur ses poignets par des liens mouillés, dont le rétrécissement graduel amenait de cruelles douleurs; le malheureux appelait la mort. Monseigneur voulut bien consentir à relâcher le prisonnier moyennant caution pour cinq carabines et une somme d'argent insignifiante. Ce Haylou fut le seul prisonnier rançonné à la suite de Konzoula.

Comme nos gens étaient à court de vivres, Birro fit prévenir les habitants de deux districts des environs que les soldats de son père iraient se ravitailler chez eux. En pareil cas, les femmes se réfugient dans les villages voisins avec les enfants, les valeurs mobilières et le bétail; les hommes, en armes, se rassemblent à l'écart et voient passer devant eux les troupes de pillards sondant la campagne pour découvrir les silos, et emportant les grains en consommation. Quelquefois les soldats mettent le feu aux maisons. Si les paysans sont en force, ils les attaquent, et la connaissance du pays leur donne parfois l'avantage; mais ordinairement ils préfèrent se rendre au camp, où ils intentent contre les coupables une action judiciaire.

L'arrière-garde des picoreurs a pour fonction de prévenir ces combats en empêchant les incendies, mais on se figure aisément que sa surveillance est inefficace. En Éthiopie, comme dans l'antiquité et jusqu'à une époque récente même en Europe, il est admis que la guerre doit nourrir la guerre. Comme Birro le fit en cette occasion, des Dedjazmatchs pillent quelquefois leurs propres sujets, comme punition ou par suite de quelque nécessité de guerre; seulement, pour éviter l'effusion du sang, ils préviennent les habitants, et, dans le cas de blessure, de mort d'homme ou d'incendie, ils sévissent contre les coupables. La fécondité du sol est telle que lorsque le pillage s'effectue sans combat ou sans incendie, et que la nécessité du ravitaillement leur paraît évidente, les cultivateurs sont les premiers à excuser la mesure qui les prive de leurs réserves alimentaires. Deux ou trois mois plus tard, ils se présenteront devant le Polémarque pour lui demander une exemption temporaire d'impôts, moyennant laquelle ils font renaître promptement l'abondance.

Comme tous les cultivateurs, les paysans éthiopiens sont rapaces; mais les effets de l'éducation féodale sont tels, que lorsque leur gouverneur a su se faire aimer, il est arrivé qu'allant au devant de sa détresse, ils l'ont engagé à livrer leur localité à un pillage régulier.

Nos gens s'étant ravitaillés sans accident dans les districts désignés, le Dedjadj Birro partit pour Findja, résidence habituelle des Polémarques du Dambya, après avoir obtenu que son père séjournerait dans les environs de Konzoula, afin de lui permettre de se replier sur lui si le Ras Ali faisait irruption en Dambya. Quinze jours lui suffisaient, disait-il, pour fortifier ses avenues du côté du Begamdir, réduire quelques notables, échappés de Konzoula, qui parcouraient déjà le pays en rebelles, gagner la coopération de ses nouveaux sujets et nouer avec eux des intelligences propres à conserver sa position.

Non loin de nous, dans le district d'Atchefer, se trouvaient des sources chaudes très-efficaces, disait-on, contre les douleurs rhumatismales et quelques autres maladies. Dans un but ostensible de santé, mais au fond pour voiler ses défiances à l'égard du Ras, et donner un motif plausible à son séjour prolongé en Dambya, Monseigneur jugea à propos de prendre les eaux. Il porta notre camp sur le bord du plateau du woïna-deuga et descendit, avec ses plus intimes familiers, aux sources thermales situées dans un petit koualla, à environ deux kilomètres, laissant le commandement au Fit-worari Ymer Sahalou, et l'expédition des affaires au Blata Teumro, son premier sénéchal. Néanmoins il fut assailli de messagers des communes les plus éloignées du Dambya et du Kouara, qui lui demandaient de les protéger contre les exactions de Birro, lequel, par suite de ses rapports équivoques avec le Ras, leur paraissait devoir les gouverner sans esprit d'avenir. Le Blata Teumro, ayant opiné contre notre campagne, se donnait le malin plaisir d'inquiéter son maître sur les suites de notre victoire en lui adressant tous ces messagers.

Le Blata Teumro était un exemple remarquable de ces natures richement douées et utiles à tous, mais comme prédestinées aux déboires et aux ingratitudes. Grand, laid, lourd et maladroit aux exercices de la guerre, il était fin, spirituel et prudent jusqu'à paraître avare, toujours calme quoique d'une activité incessante, discret, très-équitable, courtois, et peu parleur quoique d'une élocution élégante et lucide. Il écoutait les plaintes avec une patience et un dévouement admirables, et il inclinait de préférence vers les opprimés. Comme administrateur, il n'avait d'égal que notre Biarque Fanta, et, dans ce pays où rien ne s'écrit, il faut des facultés exceptionnelles pour bien conduire tous les détails d'un gouvernement de quelque importance. Teumro était du petit nombre de ceux qui avaient toujours fidèlement suivi la fortune du Dedjadj Guoscho. Il était le pivot du conseil, de toutes les affaires, et, par surcroît, il servait aussi de bouc émissaire; beaucoup de nos gens ne l'appelaient pas autrement que Hazazel (nom biblique de bouc émissaire); les soldats, les notables, les paysans, manquaient rarement de lui attribuer l'initiative des actes de rigueur ou des mesures impopulaires émanant du conseil du Prince, et cependant c'est à lui qu'ils s'adressaient toujours dans leur détresse. Il était connu pour s'évertuer en faveur de ses amis et de ses clients, et pour en être régulièrement payé par la froideur ou la trahison. On l'a entendu disant en aparté, après la sortie d'un homme fort aimable, qui lui demandait un service: «Quel dommage de s'aliéner un si charmant homme en l'obligeant!» Il avait une religion sincère et bien entendue, et il faisait secrètement d'abondantes aumônes. Son fils unique le chagrinait par sa nullité et son inconduite, et, malgré sa grande dévotion pour les femmes, il n'était pas mieux traité par elles que par les hommes. Il protégeait assidûment le clergé, mais n'en recueillait qu'indifférence; à la fin, il perdit la vie dans une échauffourée, en voulant empêcher une bande de nos soldats d'exercer indûment le droit d'hébergement dans un petit domaine ecclésiastique; la guerre régnait alors, et le meurtrier put s'échapper impuni. Le Prince fit fouetter un page pour avoir répété quelques plaisanteries qu'on faisait sur cette mort; cela intimida les railleurs, et quoique au fond tous le plaignissent sincèrement, le nom même du malheureux sénéchal ne fut bientôt plus prononcé. On ne put jamais le remplacer.

Les douze jours que nous passâmes aux sources thermales forment une des périodes les plus sereines et les plus riantes de ma vie en Éthiopie. Au fond d'une gorge profonde et précipitueuse, formée par deux longues culées ou éperons du woïna-deuga, un bassin d'environ quatre mètres de large, creusé naturellement dans le roc, laissait sourdre des eaux d'une température assez élevée, qui se déversaient dans un ruisseau voisin, en traversant deux bassins plus petits. Nos gens y avaient construit un grand hangar, coupé par une cloison de nattes en deux parties inégales. La plus petite, tapissée partout d'un chaume épais, contenait le grand bassin thermal; l'autre, tapissée de verdure et de fleurs qu'on renouvelait chaque jour, formait l'appartement du Prince et notre lieu de réunion. Une quarantaine de huttes, perchées çà et là, sur les anfractuosités de la gorge, suffisaient aux familiers, à la cuisine et à ceux qui obtenaient la permission de venir se baigner un ou deux jours; les pluies ayant cessé, la compagnie de fusiliers et les rondeliers de service vivaient nuit et jour en plein air.

À l'exception des moments donnés au sommeil, nous passions tout notre temps auprès de Monseigneur: on mangeait, on buvait longuement; fusiliers, rondeliers, pages et barbes grises, tous, jusqu'aux cuisinières, vivaient comme sur un pied d'égalité fraternelle avec le Prince; on jasait, on badinait, on usait de son franc-parler, et cette familiarité ne donna pas lieu une seule fois à un acte, à un mot indiscret. La nuit, comme le jour, les deux bassins, en dehors du hangar, étaient remplis de baigneurs. Au chant du coq, le Dedjazmatch passait dans sa piscine, en compagnie d'une quinzaine de ses gens sans distinction de rang: on restait dans l'eau deux à trois heures; parfois on y mangeait et on y buvait l'hydromel; le soir on refaisait une séance semblable. Monseigneur dut suspendre ses dévotions journalières; il n'avait jamais été, disait-il, si peu disposé au recueillement.