Deux infortunés furent tués à coup de hache. On vint lui dire que tout était fini, et il sembla respirer plus à l'aise. Des soldats compatissants avaient fait évader une dizaine des condamnés. Birro l'apprit quelques jours après et dit:

«Tant mieux! mais c'était mon devoir de faire un grand exemple.»

À partir de ces exécutions, ses soldats, même isolés, purent circuler avec sécurité dans toute la province.

Cependant, un prétendant nommé Woldé Teklé augmentait le nombre de ses troupes, et Birro s'en préoccupait. Sur le rapport de nos espions, nous partîmes de nuit avec près de 2,000 hommes pour le surprendre. Après environ quatre heures de marche, nous arrivâmes près de l'endroit désigné une soixantaine de cavaliers seulement et une quinzaine de fantassins, les meilleurs coureurs. Nous eûmes à peine mis pied à terre pour attendre nos gens, que, dans une plaine boisée qui s'étendait à nos pieds, nous crûmes apercevoir environ 800 fantassins précédés par des éclaireurs et marchant droit sur nous en soulevant la poussière. Birro se remit en selle, poussa vers l'ennemi, mais la rapidité de Dempto lui donna bientôt une avance telle, qu'il crut prudent d'attendre ses cavaliers. L'un d'eux, doué d'une meilleure vue que les autres, nous cria:

—Tout doux! frères; nous avons bien le temps; laissons souffler nos chevaux; les vaches doivent être à sec à cette heure, et ne redonnent de lait que dans la soirée.

Une folle hilarité s'empara de nous: le nuage de poussière n'était soulevé que par un beau troupeau de bestiaux. Pour compléter notre désappointement, les vachers, nous apprirent que Woldé Teklé avait décampé depuis longtemps.

Malgré ses qualités militaires incontestées, ce chef ne pouvait rien mener à effet; brave, généreux, affable et instruit, il excitait partout des sympathies, mais sans profit pour sa cause. Élevé à la cour de son parent, le célèbre Dedjadj Maro, gouverneur du Dambya, de l'Agaw-Médir, du Metcha, du Kouara et de l'Armatcho, il devait naturellement hériter de sa puissance. Conefo, fils de sa propre sœur, qu'il avait dotée et mariée à un de ses vassaux, le supplanta par surprise. Woldé Teklé se maintint quelque temps en rébellion, mais après plusieurs combats malheureux, il tomba entre les mains de son neveu Conefo, qui, après l'avoir tenu captif plusieurs années, le lia à lui par serment, le remit en liberté et lui donna un fief important. À la mort de son frère, le Dedjadj Gabrou, Conefo sentit se réveiller des doutes sur la fidélité de son oncle; les devins lui prédisaient à lui-même une fin prochaine; son intrépide frère ne serait plus là pour protéger ses deux fils, Ilma et Mokouannen, contre l'ambition légitime de leur grand-oncle; enfin, sa maladie s'aggravant, sans provocation de la part de Woldé Teklé, il ordonna qu'on lui crevât les yeux. Soit maladresse, soit connivence du bourreau, cette terrible exécution fut mal faite: Conefo mourut quelques jours après, et Woldé Teklé guérit; ses paupières seules restèrent mutilées. Il se rebella contre ses petits-neveux; mais avant la bataille de Konzoula, il se joignit à eux, disant qu'après tout, ces enfants étaient siens, et que, dût-il éprouver leur ingratitude, il lui convenait de les défendre contre un prince étranger. Échappé de leur défaite, il parcourait le Dambya, ou il était très-populaire, mais sans pouvoir faire prendre sa cause au sérieux.

À quelques jours de là, nous apprîmes en soupant qu'il venait de s'arrêter à un village près de Gondar, et nous fûmes en selle immédiatement. Au point du jour, nous atteignîmes ses traînards; il avait encore déguerpi et s'était réfugié sur les terres du Wogara, province de la mouvance d'Oubié. En revenant de cette course, nos soldats harassés obliquèrent vers Gondar, où ils espéraient que Birro leur permettrait de se faire héberger une nuit; mais il envoya des cavaliers pour garder les avenues de la ville et passa outre. Il m'accorda un congé de quelques jours pour revoir le Lik Atskou.

Quoique je n'eusse avec moi que deux cavaliers et six fantassins, les habitants de Gondar, déjà alarmés par le voisinage de Birro s'émurent à mon approche: le harnais en vermeil et la housse écarlate de mon cheval me firent prendre pour quelque haut personnage qui serait bientôt suivi de soldats turbulents et affamés. Mais on se rassura en me reconnaissant, et je regagnai sans incident mon ancienne demeure, où j'avais vécu en moine et où je rentrais en soldat.

Le bon Lik Atskou me reçut avec effusion, mais, après m'avoir considéré, il hocha tristement la tête en disant: