—Mon fils, tu as bien fait parler de toi depuis que tu m'as quitté. On ne réfléchit guère à cheval. As-tu assez songé aux conséquences de ta conduite? Tes deux princes ont reçu de leurs ancêtres une lourde dette à acquitter devant Dieu et devant les hommes; n'as-tu pas craint d'en devenir solidaire, toi qui es sans racine dans notre pays et de passage seulement? Car tu ne peux avoir renoncé à ta patrie, terre de vérité, de justice et de science. Un fait futile en apparence se présente à nous autres, vieillards, avec toutes ses conséquences; aussi suis-je peiné des changements que je vois dans ton costume: ta poitrine n'est plus recouverte d'une tunique, tu te contentes de notre toge, tes jambes sont nues, tu marches sans chaussure, tu n'as plus dans le vêtement cette retenue qui te distinguait de nous, tu as quitté pour le nôtre le costume de tes pères. Ce changement m'en fait craindre bien d'autres dans tes idées. Prends garde, mon fils, en te détournant des traditions qui ont étayé ta première jeunesse, de nuire à ton âge mûr.
Je m'efforçai de rassurer mon austère et bienveillant conseiller; mais sa défiance était en éveil; mes protestations ne parurent l'apaiser qu'à demi.
Le lendemain, il me conduisit à son église de prédilection pour remercier Dieu, disait-il, de mon heureux retour.
La forme des églises en Éthiopie est presque toujours celle d'un périptère circulaire; les murs, en pierre brute et en bousillage, sont enduits d'une couche de terre blanche ou jaune; les embrasures sont en menuiserie, les colonnes en bois et le toit en chaume. Au centre, une énorme colonne tronquée et creuse renferme le sanctuaire; de sa base formée de quatre murs à hauteur d'épaule, orientés aux quatre points cardinaux, se dégage un fût carré, rond quelquefois, qui monte jusqu'à la partie centrale du toit auquel il sert d'appui; au milieu de chaque face s'ouvre dans l'intérieur de la colonne une porte dont la partie supérieure est dans le fût et dont le seuil s'appuie sur des marches de bois dans la base. À quelques mètres de ce sanctuaire court un mur qui l'enclave de façon à former une enceinte circulaire; ce mur n'a d'autre ouverture que quatre portes établies en face de celles du sanctuaire, et il est enclavé à son tour par une espèce de péridrome ou galerie extérieure formée de colonnes ordinairement en bois. La portion inférieure des entre-colonnements est souvent garnie d'un treillage en roseaux. Ces trois enceintes sont couvertes par un vaste toit en chaume, très-épais, de forme conique, dont le centre s'appuie sur le fût tronqué du sanctuaire, et le pourtour sur les linteaux de la colonnade. Ordinairement une grande croix grecque se dresse sur le sommet de ce toit, et des œufs d'autruche sont embrochés à quelques-uns de ses croisillons; sur les églises riches, cette croix est en cuivre doré et scintille au loin. Des troupes de tourterelles nichent dans les boulins du mur de l'église; pendant les offices même, elles circulent impunément dans l'intérieur, et personne n'oserait les molester, soit dans le cimetière, soit même au dehors. Les quatre faces externes du sanctuaire et le mur de l'enceinte qui court autour sont couverts du haut en bas de peintures à la colle représentant des sujets historiques ou religieux. Ces peintures, vives de couleurs, sont d'un dessin très-incorrect et primitif; les règles de la perspective y sont inconnues, et leur caractère rappelle un peu celui des peintures chinoises. Autour de l'église court un terrain enclos d'un mur et toujours planté de grands arbres dont la plupart sont des cèdres; c'est le cimetière. Un bâtiment à part, derrière l'église, sert de sacristie. On entre dans le cimetière par un porche quadrangulaire, bâti comme les murs de l'église, en pierre brute et bousillage. Au-dessus du porche se trouve ordinairement une chambre qui, lorsque l'église possède une cloche, soutient un beffroi, de façon à ce que la corde de la cloche descende sous le porche à hauteur de la main; à défaut de cet instrument on se sert de phonolithe, d'un sémantron ou de pièces de bois sonores. Lorsque les ecclésiastiques chantent les offices, ils se groupent en face de la porte principale du sanctuaire dans l'enceinte qui le contourne; le reste de cette enceinte est laissée aux fidèles. Comme on ne prononce pas de sermons, il n'y a pas de chaire. Pendant la messe, les portes du sanctuaire sont tantôt ouvertes, tantôt fermées, selon le rite éthiopien, mais un voile empêche de voir l'autel; le prêtre officiant et ceux qui le servent ont seuls le droit d'y entrer; ils se présentent sur le seuil pour la lecture de l'évangile, comme aussi pour donner la communion, et ils se retirent à chaque fois derrière le voile. Ceux qui ne sont point nets, d'après les règles mosaïques du pur et de l'impur, n'ont point le droit de pénétrer dans cette enceinte qu'on regarde comme l'enceinte d'Israël; ils doivent s'arrêter dans le péridrome, espèce d'enceinte des Gentils, ou bien dans le cimetière. Ceux qui sont nets depuis sept jours vont d'abord à la porte principale du sanctuaire, et ils en baisent le seuil, ou un des montants, avant et après leurs prières; les gens dévots font le tour du sanctuaire en stationnant à chacune de ses quatre faces et baisant successivement les quatre portes. En Amarigna et en Tegrigna, on ne dit pas visiter les églises, mais baiser les églises. On ne s'agenouille que durant la semaine sainte; les prières se font debout ou assis par terre; il n'y a aucune espèce de siége; ça et là se trouvent des béquilles isolées dont on se sert comme d'appui lorsqu'on est fatigué de rester debout. Ceux qui veulent prier sans être dérangés, ou lire leurs prières, s'adossent ordinairement aux arbres du cimetière ou s'asseyent sur l'herbe entre les tombes. Par un reste d'obéissance à la loi du Lévitique, ceux qui peuvent posséder deux toges, en réservent une spécialement pour se présenter à l'église. Des sistres et des tambours à main sont les seuls instruments dont il soit fait usage pour accompagner les chants religieux.
Dans la plupart des églises, il est défendu de se présenter avec une arme à feu, un bouclier ou une javeline: on les laisse à l'entrée du porche; dans quelques-unes, il est même défendu d'entrer le sabre au côté, et, comme le fourreau est retenu aux flancs par plusieurs tours de ceinture, il est d'usage de dégainer et de laisser l'arme sous le porche. C'est sous le porche, qui sert aussi de porterie, que se réfugient les mendiants, les lépreux, les voyageurs ou les étudiants sans asile; c'est là qu'on dépose les étrangers malades ainsi que les enfants abandonnés, qui heureusement sont très-rares dans le pays. Les voyageurs sans asile couchent aussi dans le péridrome de l'église, mais comme la saillie du toit est fort courte et que les colonnes sont assez hautes, ils n'y sont guère plus abrités que s'ils étaient dehors.
Lorsque l'église jouit du droit d'asile, celui qui veut invoquer ce droit s'empresse, en arrivant sous le porche, de sonner la cloche: il déclare à haute voix et par trois fois son intention de prendre refuge; dès ce moment sa personne est inviolable. Le porche se nomme en amarigna: porte du salut. Si les réfugiés sont nombreux, ils dressent des tentes ou des huttes dans le cimetière. C'est parfois un spectacle curieux qu'un millier d'hommes et plus campés de la sorte, les chevaux broutant l'herbe des tombes; des selles, des boucliers suspendus aux branches des arbres, des harnais, des housses, des armes de tous côtés; des femmes préparant la nourriture au milieu des agaceries des soldats; plus loin, des chefs, la figure mi-couverte de leur toge, causant avec anxiété des événements du dehors; des blessés couchés sur des herbes sèches et entourés de leurs amis; ailleurs, des compagnons absorbés dans une partie d'échecs; d'autres occupés à fourbir leurs armes, à réparer leurs vêtements; des pages déguenillés courant de tous côtés, provoquant le rire par leurs espiégleries, ou fuyant devant les imprécations de quelque cuisinière à qui ils ont voulu dérober des provisions; enfin toute une population se livrant activement aux occupations et aux gaietés de la vie, au-dessus d'une autre population endormie dans la mort.
La jolie église de Notre-Dame où nous conduisit le Lik Atskou, est attenante à l'enceinte du Palais-Impérial à Gondar; par exception elle est bâtie à la chaux. Malgré son style éthiopien, ses matériaux, la juste proportion de ses parties, indiquent qu'elle est l'œuvre d'ouvriers expérimentés. On dit qu'un empereur la fit bâtir par des ouvriers portugais et l'enrichit d'ornements en profusion telle, qu'on lui donna le nom, resté populaire, de Maison de soie. Sa splendeur a disparu depuis la chute de l'empire; on y voit encore, parfaitement conservées, les peintures de l'intérieur, représentant tous les épisodes de la guerre parricide que Rougoum (maudit) Tékla-Haïmanote fit à son père Yassous-le-Grand, qu'il fit tuer par un de ses oncles d'un coup de carabine, dans une île du lac Tsana, on y voit aussi la mort de ce parricide, assassiné à la chasse peu après être monté sur le trône. Le quartier voisin composant la paroisse est presque entièrement détruit. Son cimetière ombreux et recouvert d'une herbe vivace qui dissimulait les tertres effondrés des tombes, attirait des oiseaux en grand nombre; leur gazouillement incessant et le roucoulement des tourterelles étaient les seuls bruits qu'on y entendît. Le palais délabré, vide et silencieux, debout au milieu de ses cours désertes, semblait étendre sur cette église son ombre mélancolique; aussi la foule portait-elle ses dévotions dans des lieux plus souriants. Les offices s'y célébraient à petit bruit, et l'on n'y voyait que de rares fidèles, la figure émaciée de quelque timide anachorète de passage, ou bien à demi caché derrière un arbre quelque soldat, la tête basse et la pose affaissée, s'humiliant devant Dieu.
En sortant de cette église, je fus accosté par une femme reconnaissable à son costume pour une servante de bonne maison. Elle me dit que sa maîtresse était dans la peine, et que, sachant que j'avais mes entrées auprès du Dedjadj Birro, de qui dépendait son sort, elle me demandait quand je pourrais la recevoir et prendre connaissance de sa situation: et, comme j'hésitais, elle ajouta que sa dame était la Waïzoro Bir-Waha (eau d'argent), fille du Dedjadj Conefo et femme du Balambaras Aschebber, que Birro retenait dans les fers depuis la bataille de Konzoula, où le prisonnier avait été blessé. Elle me montra la Waïzoro, assise toute seule au pied d'un arbre et enveloppée d'une toge grossière, unique vêtement qu'elle voulût porter, dit-elle, depuis les malheurs qui l'accablaient. Je lui fis dire que c'était à moi à me rendre chez elle, et que je m'emploierais en faveur de sa cause, si elle était juste, et je m'éloignai, laissant mes gens pour se tenir à ses ordres et lui faire escorte de ma part jusqu'à sa demeure.
Le Lik Atskou m'apprit que le Dedjadj Conefo, durant sa dernière maladie, avait recommandé ses deux fils à Aschebber, ainsi qu'à quelques autres de ses fidèles. Aschebber avait énergiquement servi les intérêts d'Ilma jusqu'à la bataille de Konzoula, mais il était accusé d'avoir détourné des valeurs de la succession de Conefo, et le Dedjadj Birro menaçait de le faire mutiler s'il ne les lui livrait.
Je promis à la Waïzoro Bir-Waha de partir deux jours après pour le camp; mais le lendemain, à mon grand regret, il m'arriva un Chalaka et une compagnie de la garde de Birro, conduisant Aschebber enchaîné. Le Chalaka avait ordre de s'arrêter chez moi, d'y recevoir les objets qu'Aschebber avait promis de restituer, de les soumettre à mon inspection, et, dans le cas où la restitution serait insuffisante, de le remettre à la torture en resserrant l'anneau qui fixait la chaîne à son poignet. Le malheureux me fit observer que cet anneau le serrait encore trop pour lui permettre de dormir: j'obtiens du Chalaka qu'on le fit aaiser.