Après beaucoup d'objections, il consentit à mon départ, et afin, disait-il, que je pusse figurer convenablement à la cour de son allié, il voulut me donner un bouclier richement garni en vermeil, un fort beau sabre et une belle mule caparaçonnée comme la sienne. Je refusai ces présents, et il en prit de l'humeur:
—Celui qui reçoit s'engage, me dit-il; tu veux partir sans pensée de retour.
Enfin, après beaucoup d'instances, il m'accorda deux mois pour faire mon voyage, en me recommandant toutefois de me joindre à l'armée d'Oubié, si avant cette époque cet allié opérait sa jonction avec lui pour marcher contre le Ras.
—Car, si Dieu le permet, dit-il, nous ferons parler de nous grandement. Mais avant de nous séparer, je veux que nous nous engagions, par serments réciproques, toi à revenir, moi à te traiter toujours comme un frère.
Malgré ma répugnance à me lier de cette façon, je crus devoir céder.
—Je ne sais, me dit-il, quelles sont les formules de serment usitées dans ton pays, mais que m'importe! tout serment recèle le principe vengeur de son inobservance. Pose ta main sur ma cuisse, et engage-toi, par la mort de Monseigneur Guoscho et par la mienne, à revenir auprès de moi ou de mon père, sauf la volonté contraire de Dieu.
Je promis.
—Et si tes projets venaient à changer, ajouta-t-il, dis que le pain se tourne pour toi en venin et te corrode les entrailles, et que tout ce que tes lèvres pourront boire ne serve qu'à enflammer ta soif; dis que les hommes n'éprouvent pour toi que de la haine; dis que les désirs que tu formeras s'accomplissent pour d'autres et sous tes yeux; dis que ton passage sur la terre, comme dans le cœur de ceux que tu aimes, ne laisse pas plus de trace que n'en laisse le serpent maudit qui rampe sur un rocher nu!
Je répétai ces paroles après lui.
—Quant à moi, mon frère, reprit-il, dicte-moi le serment que tu voudras.