Comme je refusais:
—Si je trahis le premier notre amitié, dit-il, que mes chairs se déchirent et flottent en lambeaux le long de mes ossements, avant que mon âme ait quitté la terre; que tous ceux en qui je me confie se tournent contre moi et m'imputent ma confiance à crime; que mon cheval, mes armes et jusqu'à l'herbe des champs, que tout se dresse contre moi; que Dieu fasse un exemple hideux de mon corps sur la terre et de mon âme dans l'éternité! Maintenant, mon frère, dit-il en fermant les yeux, clos mes paupières de ta main, avec la pensée que c'est la mort qui me les scelle, si tu trahis ton serment.
Je lui obéis. Et à son tour, il me ferma les yeux de sa main, en disant:
—Que mon frère meure, si je n'accomplis pas ce que je dis!
Il me fit quelques recommandations relativement à Oubié, m'offrit un sachet contenant de l'or natif, que je refusai, et nous nous quittâmes après une accolade.
Après une journée de route, j'arrivai à Gondar. Le Lik Atskou parut peu satisfait lorsque je lui racontai comment je venais de quitter le Dedjadj Birro. La nature droite, judicieuse et toute magistrale de mon hôte s'accommodait mal des allures impétueuses de ce jeune prince, et il ne se gênait nullement pour rappeler publiquement sa descendance équivoque du Dedjadj Guoscho et pour improuver sa conduite.
—On peut bien conduire les hommes à coups de hache, disait-il, et échafauder ainsi un semblant de puissance, mais un jour tout cela croule sous le souffle de Dieu. Si j'étais plus jeune, ajouta-t-il, c'est en France que je t'engagerais à retourner, afin d'y aller avec toi; mais je suis trop vieux, et puisque tu dois revenir à Gondar, tu pourras au moins me fermer les yeux. Triste temps que le nôtre!
Il m'engagea à resserrer ma confiance à la cour d'Oubié; et, selon son habitude, il me congédia sur le seuil de sa maison, en me donnant sa bénédiction.
[CHAPITRE XI]
VISITE AU DEDJADJ OUBIÉ—RETOUR À MOUSSAWA—QUERELLE AVEC LE DEDJADJ OUBIÉ—RAPPORTS DU GOUVERNEMENT BRITANNIQUE AVEC LA FAMILLE DE SABAGADIS—DÉPART POUR ADEN.