—Ce palefrenier doit-être ivre, selon son habitude, me dit-il, mais je vais y mettre ordre.

Il fit venir le palefrenier, le réprimanda, et comme il avait cuvé son vin, il lui ordonna de me demander pardon. Le drôle, selon la coutume du pays, se prosterna le front contre terre, en tenant à deux mains sur son cou une grosse pierre. Je refusai d'abord, parce que je préférais porter ma plainte au Prince, mais sur les instances de l'abbé je cédai et je prononçai la formule ordinaire du pardon. Mon cheval fut amplement dédommagé. J'appris dans la suite qu'avant l'intervention de l'abbé, le palefrenier, prévoyant ma plainte, avait immédiatement fait raconter l'incident au Dedjazmatch d'une façon qui était loin de m'être favorable. Le lendemain, je fis une visite de congé et je rentrai à Adwa.

À la fin de la semaine, l'abbé m'envoya dire que le Dedjazmatch passerait près d'Adwa, en se rendant dans le Samen, et que je ferais bien d'aller au devant de lui aux abords de la ville, à cheval et le bouclier au bras; que le Prince serait flatté qu'un Européen eût pour lui une pareille attention, qui, je ne l'ignorais pas, était conforme aux usages; et le lendemain, la batterie lointaine des timbales annonçant l'approche du Dedjazmatch, j'allai à sa rencontre.

Le Dedjadj Oubié passait pour être façonnier et très vaniteux. Coiffé d'un turban de forme allongée et drapé jusqu'aux yeux dans sa toge, il cheminait seul, silencieux et raide sur sa mule. Il était précédé de ses timbaliers et d'une soixantaine de porte-glaives, et suivi de trois ou quatre cents notables portant tous le bouclier au bras; des huissiers à cheval maintenaient un espace vide autour de lui. En me voyant, il daigna hocher légèrement la tête en murmurant un bonjour qu'un huissier répéta à haute voix; il se retourna même par deux fois et me fit dire de remettre mon bouclier à mon servant-d'armes. Je le laissai passer et je me joignis à ses notables. Quelques minutes après, un fusilier me dit:—Tu as là un beau cheval. Que ne le fais-tu parader en tête de la colonne? Cela ferait plaisir au Dedjazmatch.

Peu soucieux de me donner en spectacle, je répondis que mon cheval était encore fatigué de son voyage de Gondar.

—Et quand tu lui donnerais la fourbure, reprit-il, tu crois que Monseigneur n'a pas de quoi te dédommager?

Cet homme ne me dit pas qu'il était envoyé par Oubié, et je venais sans le savoir d'indisposer le Dedjazmatch.

En arrivant à l'étape, le Dedjazmatch me fit inviter à son repas, ainsi qu'un botaniste européen, venu comme moi d'Adwa pour lui faire escorte. La réunion était nombreuse, et tout se passa dans le plus profond silence. L'usage est qu'après le repas, les convives qui restent debout et, parmi les convives assis, ceux qui sont de condition inférieure se retirent d'abord; les plus considérés pour leur rang ou pour leur âge se retirent les derniers; et on laisse au tact de chacun le soin de régler sa sortie. Les grâces étaient à peine achevées, qu'un huissier s'avançant, la verge haute, dit à mon compagnon:

—Lève-toi et va t'en.

Cet affront ne fut pas remarqué par le Prince; et comme le moment eût été mal choisi pour s'en plaindre, je crus devoir sortir avec mon compatriote, et nous regagnâmes Adwa, en nous promettant de revenir sur ce fait à la première occasion.