Les gens de la maison d'Oubié affectaient de faire très peu de cas des Européens et les traitaient même souvent avec insolence. À quelques exceptions près, le très petit nombre d'Européens, qui jusqu'alors avaient pénétré dans le pays, s'étaient contentés de voyager dans les États gouvernés par Oubié; ignorant la langue et les mœurs, ils avaient dédaigné d'observer les usages de politesse indigène, tout en se laissant aller trop facilement à des manières d'être qu'ils n'auraient pas osé avoir dans leur propre pays. En Amarigna et en Tegrigna, on tutoie ses inférieurs ou ses subordonnés s'ils sont plus jeunes, souvent aussi ses égaux; mais quand on veut être convenable, on emploie le vous avec son égal et même avec son inférieur, s'il est plus âgé; et l'emploi de la troisième personne est de rigueur lorsqu'on s'adresse aux vieillards, aux hommes d'un rang élevé ou aux prêtres. Les Européens tutoyaient tout le monde; aussi, étaient-ils traités de la même façon, quelquefois même par leurs domestiques. Enfin, nos manières d'être nous faisaient regarder comme des gens naïfs, étrangers à toute civilité, colères, incapables des grands sentiments du cœur, parlant et agissant comme l'homme du Danube, industrieux du reste, ingénieux pour les travaux manuels et versés dans la connaissance des philtres et des remèdes: ce qui nous faisait classer tout d'abord dans les rangs inférieurs d'une société ou l'homme bien élevé doit être au fait des convenances, avoir quelques connaissances en histoire sacrée et nationale, en musique, en poésie, en législation coutumière, savoir monter à cheval, réparer un harnais, nager, tirer la carabine, jouer aux échecs, raisonner les qualités d'une arme, d'un cheval ou d'un chien de chasse, enfin et surtout être affable et poli avec les femmes, les prêtres, les pauvres et les vieillards.

Les officiers de la maison d'Oubié, profitant de l'ignorance ou de la faiblesse des Européens, avaient aussi pris l'habitude de les rançonner de diverses manières, sous le prétexte de les faire bien venir de leur maître. Ce n'étaient plus des cadeaux qu'on attendait de nous, c'étaient de véritables impôts. Ils nous disaient à brûle-pourpoint que nous étions des grands seigneurs et nous tapaient familièrement sur l'épaule en nous demandant de l'argent. Enhardis par ces exemples, tous les habitants usaient envers nous de façons analogues, et, depuis la Takkazé jusqu'à la mer Rouge, l'Européen, victime de toutes les exactions, était le plus souvent un objet de risée. Quant à moi, je venais du Bégamdir et du Gojam, dont les habitants ont bien plus d'urbanité que dans le Tegraïe; je m'étais associé à la vie des indigènes; je savais ce que je leur devais et ce que tout étranger était en droit d'attendre d'eux, conformément à leurs mœurs. Le compatriote pour lequel je venais de prendre fait et cause méritait d'ailleurs d'être accueilli convenablement; il était docteur en médecine et il collectionnait pour le Jardin-des-Plantes de Paris. Après un long séjour, lorsqu'il comptait retourner en Europe, il fut mangé par un crocodile.

Le Dedjadj Oubié leva son camp le lendemain et continua sa route vers le Samen.

De mon côté, je ne tardai pas à m'acheminer vers Moussawa. J'eus à subir en route quelques tentatives de la part des péagers, qui voulurent m'assimiler aux trafiquants et exiger des droits de passage; mais en me reconnaissant, ils se rappelèrent la longue résistance que, mon frère et moi, nous avions opposée dans le Koualla de Maïe-Ouraïe aux exactions de Blata-Guebraïe, et ils se désistèrent de leurs prétentions. J'eus ainsi la satisfaction de recueillir les fruits de notre conduite et de rentrer dans le droit commun.

Au lieu de suivre la route des caravanes et de passer, comme à mon entrée dans le pays, par Halaïe, je passai par Digsa, village situé à quelques kilomètres plus au Nord. Ces deux villages appartiennent à la puissante tribu qui forme de ce côté la frontière des États d'Oubié, et qui se dit issue de deux frères nommés Akéli et Ogouzaïe. La population de Halaïe descend d'Ogouzaïe, et celle de Digsa d'Akéli; mais nonobstant ce lien de parenté, une grande inimitié séparait ces deux villages: l'un et l'autre soutenaient la prétention de faire passer par leur territoire les caravanes et les voyageurs, et de prélever sur eux les droite d'usage. Parfois ils se disputaient ce monopole les armes à la main, et ils épuisaient leurs ressources pécuniaires pour se le faire concéder par le Dedjazmatch; depuis quelques années, Halaïe l'exploitait, mais avec une rapacité dont les trafiquants se plaignaient avec raison. Je préférai donc passer par Digsa, malgré la fâcheuse réputation de son chef, Za-Guiorguis, qui portait le titre de Baliar-Negach (roi de la mer.)

Ce chef me reçut bien; il fit abattre un bœuf pour notre repas et m'offrit de passer quelques jours avec lui; mais j'étais pressé de gagner Moussawa. Les tribus des Sahos qui occupent les bas pays entre le premier plateau éthiopien et la mer Rouge, remplissent de droit les fonctions de guides entre la frontière chrétienne et Moussawa; ce droit donne lieu à des tracasseries et à des contestations dont les trafiquants et surtout les étrangers paient les frais. Pour m'être agréable, le Bahar-Negach exigea que, par exception aux règles établies par les Sahos, je pusse choisir parmi eux le guide qui me conviendrait, avec la faculté de le payer au taux des indigènes; de plus, il me donna son fils aîné, nommé Ezzeraïe, pour m'accompagner durant le voyage.

Parmi les croyances superstitieuses de l'antiquité qui ont cours dans le Tegraïe, on trouve celle de l'auspicine ou divination par le chant et le vol des oiseaux. Chemin faisant, mon guide Abdallah, me signala à plusieurs reprises des augures de ce genre qui, selon lui, m'annonçaient que notre voyage serait des plus heureux et qu'à la côte je trouverais un ami intime ou un parent. En deux jours, j'arrivai à Moussawa. Mon attirail et celui de mes gens excitèrent la curiosité des habitants de l'île: je ne possédais d'autre vêtement que le costume éthiopien que je portais, et je sentais combien il devait contraster fâcheusement avec le costume bien plus civilisé des autorités turques que j'allais avoir à visiter. Néanmoins, en arrivant, je me présentai chez le gouverneur Aïdine Aga. Il vint au devant de moi jusqu'à la porte de son divan et m'accueillit avec cette politesse exquise qui caractérise les Osmanlis de la vieille école, et qui semble devoir disparaître avec eux. Je ne fus pas plus tôt installé dans mon logement, que des esclaves d'Aïdine vinrent m'apporter, avec ses compliments, des rafraîchissement et deux costumes turcs complets. J'égayais encore mes gens en faisant l'inventaire de ma garde-robe, si nouvelle pour eux, lorsque des pas précipités me firent lever la tête, et je me trouvai dans les bras de mon frère Antoine.

J'arrivais des pays des Gallas; mon frère venait de Paris, de Londres et de Rome, et malgré les incertitudes que comportent deux voyages aussi longs, nous étions à trois heures près, exacts au rendez-vous pris en nous séparant à Gondar vingt mois auparavant; nous nous étions quittés au commencement de juillet 1838, et nous nous retrouvions à Moussawa en février 1840. Aïdine Aga et les notables de Moussawa virent dans cette exactitude l'œuvre de quelque génie protecteur, et ils parlèrent longtemps de notre rencontre comme d'un fait surnaturel: mon guide Abdallah n'y vit qu'une preuve de plus de l'infaillibilité des augures.

Après quelques jours passés à nous raconter mutuellement nos aventures, nous arrêtâmes notre plan de voyage. Il fut convenu que nous irions à Gondar; que mon frère passerait quelques mois, tant dans cette capitale que dans les provinces voisines de l'Ouest, en deça de l'Abbaïe, tandis que je retournerais en Gojam, où ma liaison avec le Dedjadj Guoscho, qui tenait alors la cour la plus policée de l'Éthiopie, m'offrait une occasion exceptionnelle pour me perfectionner dans la langue Amarigna et m'initier aux mœurs, aux affaires, aux us et coutumes du pays. Mon frère, qui s'était chargé de la partie scientifique du voyage, devait selon l'opportunité de ses travaux me rejoindre en Gojam, d'où, appuyés de la protection du Dedjadj Guoscho, nous comptions passer en pays Galla, gagner l'Innarya et revenir sur nos pas ou nous ouvrir une route nouvelle vers un point plus central de l'Afrique, pour rentrer ensuite en Europe.

Nous fîmes nos adieux au bienveillant Aïdine Aga, à qui j'avais rendu ses costumes trop étroits pour moi, et nous quittâmes Moussawa, pleins de confiance dans l'avenir.