Après quelques moments de conversation générale, il demanda qu'on fît silence et il m'annonça que je pouvais retourner dans les États du Dedjadj Oubié, lequel venait de s'engager vis-à-vis de lui par serment, à oublier notre scène à Maïe-Tahalo et à me traiter désormais en ami. Le moine parut tout décontenancé, lorsqu'après l'avoir bien remercié de sa bienveillante intervention je lui dis que l'éloignement de mon frère m'empêchait, pour le moment, de retourner sur mes pas.

—À ta volonté, reprit-il, il suffit que la paix soit faite, et que tu puisses aller quand tu voudras vers les pays dont les sources t'appellent.

Bientôt il demanda à m'entretenir en particulier; et les assistants étant allés s'asseoir à l'écart, ses manières devinrent plus familières. Oubié lui avait avoué, me dit-il, que lors de ma visite à Maïe-Tahalo, il buvait depuis le matin d'un hydromel très-capiteux, et que la vivacité de mes réponses avait achevé de le surexciter; que, du reste, ma franchise ne lui déplaisait pas, et que si je voulais prendre du service chez lui, il saurait satisfaire mon ambition plus amplement que le Dedjadj Guoscho. Le moine me conseilla d'accepter de servir temporairement Oubié, les événements politiques ne tarderaient pas à me permettre, ajouta-t-il, de rejoindre honorablement le Dedjadj Guoscho. Il m'apprit que plusieurs religieux des solitudes s'étaient émus de ma mésaventure et seraient toujours prêts à s'employer en ma faveur.

—Ils sont au courant de ce que tu fais, mon fils, me dit-il, et ils te veulent du bien; ils s'imaginent que ta présence en Gojam contribuera à rappeler le Dedjadj Guoscho aux idées de renoncement qui ont conduit sa mère à Jérusalem.

Il finit par me confier mystérieusement qu'il était lui même natif du Gojam, et que j'étais lié avec quelques-uns des siens. Je lui demandai à quelle famille il appartenait.

—Laisse-là! répondit-il; je suis mort pour elle, quoique je veille sur elle et que je prie; je m'efforce de me détacher de tout, et Dieu confirme ce détachement en reprenant mon corps pièce à pièce, comme tu vois.

Et il me montrait ses membres mutilés par son affreuse maladie.

—Mais toi, tu es jeune; ton midi est devant toi, et quand tu rentreras dans mon Gojam, aime-le bien, car c'est la fleur de notre Éthiopie.

Comme les trafiquants attendaient la fin de notre entretien, il les congédia, et je pus jouir de sa conversation pendant une partie de la soirée.

Je lui dis de disposer de moi en quoi que ce fût. Il m'apprit que le Naïb d'Arkiko érigeait en droit l'habitude de prélever sur chaque pèlerin de passage pour Jérusalem une petite somme en argent, et que de plus, si l'un d'eux avait une monture ou une bête de somme, il la lui prenait aussi, sous prétexte qu'il n'en aurait que faire dans un voyage sur mer. Et comme je passais pour être en crédit auprès du Naïb, il me pria d'intercéder pour lui et ses compagnons. À cet effet, j'envoyai un messager au Naïb, et quelques jours après on me rapporta que ce chef avait eu l'obligeance d'exempter les pèlerins de toute avanie.