La nuit était déjà avancée, lorsque j'accompagnai ce digne religieux jusqu'à l'endroit où campaient les trafiquants. Il me donna sa bénédiction avec une émotion visible, et il partit le lendemain pour Moussawa avec la caravane.
Ce moine vivait depuis plusieurs années dans une solitude de la province de Waldoubba, où il s'était acquis une grande réputation de sainteté, lorsqu'il crut, dans une extase, recevoir du ciel l'ordre d'aller attendre sa dernière heure à Jérusalem; et il s'était rendu à Aksoum pour y prendre au passage quelque caravane descendant à la mer. Le Dedjadj Oubié, instruit de sa présence en Tegraïe, l'avait amené à lui faire visite et lui avait offert une somme d'argent pour le défrayer de son voyage en Terre-Sainte.
—Que Dieu vous en tienne compte, seigneur, lui avait répondu le religieux, mais avant d'accepter cet argent, il me faudrait le passer au van de la justice, pour ne point devenir le complice des rapines et des violences qui l'ont amassé en vos mains; et Dieu seul peut ainsi vanner les trésors des grands de la terre.
De pareils refus faits en termes analogues, ne sont pas rares en Éthiopie, et les princes ne s'en offensent nullement, tant ils sentent que leur puissance est peu légitime. À la fin de l'entretien, le Dedjazmatch, selon la coutume, lui ayant demandé sa bénédiction, le digne religieux lui avait représenté que pour la rendre efficace, il devait accomplir quelque acte de clémence ou de pardon; et c'est ainsi que le moine avait obtenu du Dedjadj Oubié qu'il élargît deux seigneurs de l'Agamé, retenus dans les fers depuis sa victoire sur le Dedjadj Kassa, et qu'il cessât de me tenir rigueur.
J'eus de ce bienveillant intercesseur l'explication de ma disgrâce chez le Dedjadj Oubié, et je compris que l'étrange conduite de ce prince à mon égard avait pu être motivée en partie par mon imprudence, et surtout par mon inexpérience du pays. Toute société a des règles explicites ou implicites qui régissent les rapports de ses membres entre eux, ainsi que des principes d'action, mobiles, permanents ou passagers, qui donnent l'intelligence des mouvements et des évolutions de sa vie. L'étranger qui les ignore est exposé à concevoir de cette société, comme à donner de lui-même, les opinions les plus erronées. Dès le commencement de ce siècle, le gouvernement anglais, dans le but de sauvegarder en Orient ses intérêts qu'il croyait menacés par la présence du général Bonaparte en Égypte et par les projets de ce grand homme sur l'Orient, avait songé à s'assurer d'une position dans le Tegraïe; et depuis l'évacuation de l'Égypte par l'armée française, il avait envoyé ostensiblement auprès du Dedjadj Sabagadis, qui gouvernait alors le Tegraïe, une mission conduite par un agent intelligent, M. Salt, qui avait visité le pays, peu de temps auparavant, en compagnie de lord Valentia. M. Salt réussit dans sa mission et retourna en Angleterre; mais les relations qu'il avait nouées avec le Dedjadj Sabagadis restèrent sans effet, à cause de la mort de ce Polémarque tué peu après, à la suite d'une bataille perdue contre le Ras Marié, Polémarque du Bégamdir. Le Dedjadj Kassa, fils et successeur de Sabagadis, ne put conserver de l'héritage paternel qu'une petite portion du Tegraïe. Le reste fut donné en investiture par le Ras du Bégamdir au Dedjadj Oubié.
Entre autres présents, le gouvernement anglais avait envoyé au Dedjadj Sabagadis trois mille fusils, qui n'arrivèrent à Moussawa qu'après la mort du destinataire; et, lors de mon entrée dans le pays, malgré les réclamations du gouvernement anglais et les efforts d'un de ses agents subalternes, nommé Coffin, l'introduction de ces armes était arrêtée tantôt pour un motif, tantôt pour un autre, mais surtout par l'opposition du gouverneur de Moussawa. Coffin, ancien matelot attaché à la mission de M. Salt, vivait depuis près de trente ans en Tegraïe comme serviteur du Dedjadj Sabagadis d'abord, et puis du Dedjadj Kassa. Adopté par les indigènes dont il avait pris les mœurs et même la religion, il n'était guère plus considéré comme agent de l'Angleterre; mais les rapports entre la famille de Sabagadis et le Gouvernement anglais, quoique tombés en apparence, avaient laissé dans le pays l'idée confuse que l'Angleterre méditait de s'emparer du Tegraïe.
Sabagadis mort, dès que la prépondérance croissante du Dedjadj Oubié fut reconnue, des missionnaires allemands s'étaient présentés à lui comme nationaux anglais, et bientôt ils obtinrent de s'établir à Adwa. Mais, au bout de quelque temps, le clergé vit en eux des ennemis de sa foi, dangereux par l'argent qu'ils répandaient, et les notables, jaloux des dépenses hors de proportion avec le pays que faisaient ces étrangers et de l'importance de plus en plus grande qu'ils donnaient à leur établissement matériel, les soupçonnèrent de n'être venus dans le pays que pour servir les desseins de l'Angleterre; aussi l'opinion publique parut-elle satisfaite de leur expulsion.
Les choses en étaient à ce point lorsque nous arrivâmes à Moussawa. Le Dedjadj Oubié renvoyait de ses États les missionnaires et les trois ou quatre autres Européens qui s'y trouvaient. Laissant mon frère à Moussawa, je m'étais rendu à Adwa avec le père Sapeto, et, en me présentant devant le Dedjadj Oubié, malgré ces circonstances si contraires et malgré tous les avis, j'avais été assez heureux pour trouver grâce et obtenir que le père Sapeto pût s'établir à Adwa et mon frère entrer dans le pays.
Jusque-là mon ignorance même des intérêts qui s'agitaient autour de moi m'avait procuré une réussite inexplicable aux yeux de ceux qui étaient le mieux informés, et avait fait supposer aux missionnaires protestants que le père Sapeto, mon frère et moi, nous devions être des agents du gouvernement français, et que nous n'étions point étrangers à leur expulsion.
Après cette première chance si heureuse, je redescendis vers la côte pour y prendre mon frère, et au retour, à deux journées de route d'Adwa, nous fûmes arrêtés, comme on l'a vu, par le Blata Guébraïe. Mais cet incident qui remit en question notre voyage, puisque le Blata n'allait à rien moins qu'à nous dépouiller entièrement, servit au contraire à en assurer l'exécution. En effet, la façon inespérée dont je pus m'échapper de nuit des mains de ce chef, pour aller me mettre sous la protection du Dedjadj Oubié, acheva de me gagner la faveur du Dedjazmatch.