Je me rappellerai toujours nos longues veillées sur la terrasse d'Aïdine Aga, durant ces nuits sereines, à demi éclairées par les étoiles dont les vives scintillations sont inconnues dans nos climats. À l'immobilité atmosphérique et aux ardeurs du jour succédait la fraîcheur d'une brise de mer discrète et caressante; la ville dormait; on n'entendait que le bruissement régulier du flot sur la grève; les Arnautes de garde vêtus de leur pittoresque costume étaient couchés par terre ça et là, et nous nous laissions bercer par la parole lente et harmonieuse du Saïd Mohammed, qui nous faisait voyager par la pensée de Bénarès à Damas, de Sanâh à Samarkande. L'Aga parlait quelquefois de sa fin prochaine avec le calme et la dignité d'un soldat. Il me semble le voir encore, avec son tarbouch incliné sur l'oreille, ses grands yeux bleus, son nez aquilin, lorsque d'une voix discrète il me donnait des conseils:

—Ne te fie jamais complétement à un musulman, me disait-il; tu es chrétien et comme tel il te cachera toujours quelque chose de son cœur.

Quelquefois il posait la main sur mon épaule, et me regardant de ce regard mélancolique de l'homme qui se sent mourir:

—Il est dur, disait-il, de sentir la vie s'affaissant sous soi petit à petit. Qu'Allah te donne ce que j'avais espéré pour moi-même, la mort d'un soldat!

Chaque soir, à la même heure, la voix sonore du muezzin nous interrompait; du haut du minaret voisin, il sommait les musulmans, dans sa formule majestueuse, d'accomplir la dernière prière. L'Aga et le Saïd faisaient leurs ablutions, s'agenouillaient, et, leur prière finie, on apportait des narghilehs frais; on reprenait la conversation, et, bien après minuit, le Saïd et moi, précédés de falots, nous regagnions nos demeures par des rues désertes.

Un bâtiment marchand français était depuis quelque temps à Moussawa. Le capitaine, chargé des intérêts commerciaux d'une maison de Bordeaux, se disait en outre investi d'une mission politique, de concert avec l'envoyé français que j'avais trouvé chez Oubié. Je le mis en rapport avec les principaux trafiquants éthiopiens, mais j'eus le regret de ne pouvoir détourner par mes avis l'issue fâcheuse de la première expédition commerciale française qui fut tentée dans ce pays. Cédant aux instances de mes compatriotes, je me dégageai d'une convention que je venais de faire avec un patron de barque arabe, et je m'apprêtai à partir avec eux pour Aden.

L'Aga me dit que je ne le reverrais plus peut-être; je cherchai, mais sans confiance, à combattre ses tristes pressentiments et je lui fis mes adieux; puis, je quittai mes suivants éthiopiens qui m'avaient donné tant de preuves de dévouement, et je m'embarquai, le cœur serré, quoique heureux de me retrouver sous mon pavillon national.

Je fus frappé dans cette circonstance des caractères différents qu'impriment la religion chrétienne et la religion musulmane. Aïdine Aga n'avait que peu de sympathie pour les principaux habitants de l'île, et pour son lieutenant commandant de la garnison; le Saïd et moi, nous formions sa société de prédilection; il m'entretenait de toutes ses affaires, et, chose plus extraordinaire, il me parlait même de son harem. Le Saïd attendait mon départ pour fixer le sien; Aïdine allait donc rester seul à lutter contre les découragements de sa maladie. Il nous parla de l'isolement où nous le laissions, mais il nous en parla comme d'un inconvénient plutôt que comme d'un regret, et il reçut mes adieux avec une dureté stoïque; il était connu cependant pour être d'une sensibilité rare chez les hommes de son âge et de sa profession. Depuis le Gojam jusqu'à la mer Rouge, je me suis séparé de plus d'un chrétien que j'aimais, et si j'ai senti qu'en les quittant, je leur laissais une partie de mon être, j'ai cru parfois que j'emportais une partie du leur. C'est que la religion chrétienne en préconisant l'amour pour ses semblables, porte à vivre hors de soi-même et convie aux épanchements et aux enthousiasmes du cœur; tandis que la religion musulmane, plus personnelle et plus dure, concentre l'homme en lui-même, lui commande la commisération sans doute, mais l'isole dans ses œuvres comme dans ses espérances.

[CHAPITRE XII]

L'INFLUENCE ANGLAISE.