Notre brick mit à la voile avec des vents échars, mais la mousson du S.-O. s'éleva bientôt avec violence et nous ne pûmes arriver que le lendemain à Ede, petit hameau situé sur une grève aride de la mer Rouge, au S.-E. de Moussawa, et appartenant à une peuplade Afar. Le capitaine et l'agent du gouvernement français en achetèrent le territoire au nom des armateurs de notre navire.
Le surlendemain nous reprîmes la mer; et après une traversée de plusieurs jours que la violence de la mousson rendit pénible, nous prîmes refuge dans la rade de Moka.
Moka, situé un peu au nord du 13e degré de latitude, doit son importance à sa rade formée au N. par un petit cap sablonneux et au S. par un ban de sable consolidé par quelques roches. Quand on en approche par mer, la ville, éloignée du rivage d'environ un kilomètre et protégée par le mur d'enceinte, se dessine comme toutes les villes des côtes de la mer Rouge par ses minarets flanqués de maisons à terrasses blanchies à la chaux. C'est assez loin de Moka que les caféiers croissent, sur les pentes qui relient le koualla (tahama en arabe) au deuga (en arabe nedjd). Depuis l'évacuation des troupes du vice-roi d'Égypte en 1840, l'Yémen était gouverné d'une façon désastreuse par une famille de Schérifs venus de l'intérieur de l'Arabie et dont le chef se nommait Hussein. L'indiscipline de ses soldats rendait le commerce presque impossible, et quelques semaines auparavant, Hussein ayant fait à Moka une réception insultante à l'état-major d'un bâtiment de guerre de la Compagnie des Indes, les Européens n'osaient plus y débarquer. En conséquence, bien que notre équipage manquât de vivres frais, le capitaine jugea prudent de ne point communiquer avec la terre, et notre brick resta en rade, à trois milles environ du débarcadère.
La perspective d'avoir à passer plusieurs jours dans cet isolement me décida, malgré les avis contraires, à me rendre à terre, et pour ne pas exposer nos canotiers à une mésaventure, je me fis transborder sur une pirogue indigène qui passait avec défiance à distance de notre navire. Une douzaine de soldats du schérif accoururent au devant de moi au débarcadère. Leurs allures équivoques ne me rassuraient guère, mais ils me rendirent le salut et se rangèrent pour me laisser passer, me prenant sans doute pour quelque déserteur turc en quête de fortune; car afin d'être plus à la légère; j'avais pris le costume Arnaute, dont l'usage m'était familier. En entrant en ville, je me fis indiquer la demeure du gouverneur, le redouté schérif Hussein, qui s'était réservé l'administration de la ville. Je fus admis sans difficulté.
Le Schérif était un homme d'environ quarante-cinq ans. Il avait les façons hautes, aisées, mais le gonflement fréquent de ses narines et un petit frémissement passager de sa lèvre supérieure semblaient justifier ce que l'on rapportait de ses implacables colères. Il me fit asseoir: je lui dis qui j'étais et ce qui m'amenait; il me sut gré de la confiance de ma démarche, fit servir le café, et lorsque je voulus me retirer il insista gracieusement pour me faire rester. Il me questionna sur l'Éthiopie, me montra ses armes, quelques étoffes de prix et ses chevaux, dont quelques-uns étaient de la race la plus pure. J'admirai entre autres choses la ceinture qu'il portait.
—Elle est peu commune, en effet, me dit-il. Un trafiquant venu de l'Inde m'en a fait cadeau.
Et tout en causant il la défit et me la présenta en disant:
—Qu'elle soit bénie à tes flancs!
Après un entretien prolongé je me retirai rassuré désormais.
J'allai loger chez un riche indigène qui était à la fois agent consulaire de la France, de l'Angleterre, des États-Unis, de l'Égypte et je crois de l'Espagne aussi. Cet homme trafiquait de tous ces pavillons avec une intelligence effrontée, et quoique encore jeune, il avait amassé une très-belle fortune qu'il essayait de préserver contre les exactions du Schérif et de transférer sournoisement à Aden. Il parut peu enchanté de ma visite et ne reprit son assurance que lorsque je lui eus fait part du bon accueil du Schérif.