—Revenons un peu sur tes paroles d'hier. La guerre que nous faisons te paraît peu digne de ce nom? Il faut pourtant bien réprimer les cruautés que ces païens commettent sur nos frontières, où ils éventrent même nos femmes enceintes. Je les menace, ils n'en tiennent pas compte; je viens les combattre, ils n'acceptent pas la bataille; nous détruisons alors leur pays, et comme ils sont braves, l'espoir de se venger les ramène à notre portée. Quant aux cruautés de nos soldats, surtout celles de nos paysans auxiliaires, je les déplore; mais d'une part, ce sont des représailles; de l'autre, tu dois savoir que des soldats qui agissent isolément sont ordinairement plus inhumains que lorsqu'ils combattent par troupes. Si les panthères pouvaient aller par bandes, elles deviendraient moins cruelles. Les Gallas ont quelques belles qualités sans doute, mais ils ne les mettent en exercice qu'entre eux; dans leurs relations avec nous, ils deviennent mauvais, et nous ne pouvons les atteindre qu'en agissant comme eux. Pèse un peu toutes ces circonstances, et avec le temps, ton opinion se modifiera, j'en suis sûr.

Un soir, rentrant fort tard, par une obscurité profonde, je trébuchai contre un homme couché auprès des restes du feu allumé, suivant l'usage, devant ma tente. Les hommes de garde endormis furent sur pied à l'instant; on apporta une torche, et nous vîmes un Galla, presque nu, qui s'était glissé parmi les dormeurs. Outre deux blessures, le malheureux avait subi l'éviration. Je lui fis donner une boisson composée de miel et de graine de lin, et on l'étendit sur un lit d'herbes sèches, à côté d'un bon feu. Le lendemain, il me fit par interprète le récit suivant:

—Je suis maître de maison; j'ai épousé une fille de bon lieu, et j'ai deux enfants. Ayant conduit mon bétail dans un district voisin, je revenais pour prendre ma famille, lorsque je fus surpris et mutilé par vos soldats. Ma femme avec mes enfants a été entraînée par vos hommes, mon frère blessé et emmené également, et nos maisons sont incendiées. Me trouvant seul au milieu de ruines, exposé aux oiseaux de proie qu'alléchaient mes blessures, je me suis traîné du côté où ma famille avait disparu. Les hyènes sont venues avec la nuit, et je me suis réfugié dans votre camp. C'est le Maître du ciel bleu qui m'a conduit, puisque je n'ai plus ni soif, ni froid, et que j'ai un lit entre mon corps et la terre. Tu dois être un homme puissant, car ta tente est voisine de celle de Zaoudé Guoscho; achève donc ce que tu as commencé, fais-moi rendre ma femme, mes fils et mon frère; que je les voie en mourant.

Le Prince voulut bien consentir à ma demande. Des prisonnières nous firent découvrir la femme du Galla, qui, après avoir longtemps parcouru le camp avec un huissier du Prince, revint accompagnée de son beau-frère et de deux enfants, un gentil garçon d'une dizaine d'années, et un autre de deux ou trois ans, qu'elle portait à chevauchons sur sa hanche. Toute la vie du blessé sembla remonter dans son regard. J'annonçai à ces infortunés que devant nous mettre en marche le jour suivant, j'allais, afin de les soustraire aux violences de nos traînards, les faire escorter jusqu'à une certaine distance d'où ils pourraient rejoindre leurs compatriotes. Le blessé demanda alors instamment à devenir mon fils adoptif, et mes gens m'engagèrent tant à satisfaire à ce vœu d'un moribond, que je m'y rendis.

L'adoption, usage emprunté aux Éthiopiens par la plupart des peuples qui les environnent, se pratique de la façon suivante: celui ou celle qui adopte présente le sein aux lèvres de l'adopté, qui s'engage par serment à se conduire comme un fils. Dans quelques endroits, selon les circonstances, l'adoptant présente le sein et le pouce, ou, comme chez les Gallas, le pouce seulement. Cette parenté conventionnelle, reconnue du reste par les us et coutumes, entraîne parfois, comme toutes choses, des conséquences abusives, mais elle produit souvent aussi les effets les plus salutaires.

En partant, le blessé me dit:

—Tu m'as trouvé déchu, car je ne suis plus rien; mais je vaux quelque chose par mes parents; on compte parmi eux de véritables fils d'hommes, dont le bon vouloir est recherché. Tu m'as recueilli et tu as fait rentrer en moi mon âme, en me disant: «Voilà ta femme, tes enfants, ton frère; je te les donne.» Tu es, dit-on, d'un pays bien éloigné du Gojam, et tu marches devant toi à travers le monde; peut-être viendras-tu un jour chez nous. Si je vis, je te donnerai un cheval, des bêtes grasses, du miel parfumé; mes parents et tous mes voisins t'accueilleront comme un des nôtres, car tous dans nos pays apprendront ta conduite envers moi. Si je suis revêtu de la toge qui ne s'use pas (la terre), mes fils reconnaîtront ma dette. Quoi qu'il arrive, que le bien que tu nous fais retombe sur toi comme une pluie!

La femme, qui était jolie, ajouta:

—Sois protégé de Dieu, pour m'avoir rendu mes enfants, mon mari, mon pays et mon protecteur naturel, dit-elle naïvement en désignant son beau-frère.

J'appris à cette occasion que, comme chez les Hébreux, la loi du Lévirat était en pleine vigueur parmi les Gallas, et que la femme du blessé était désormais considérée comme veuve.