Pendant trois semaines, nous parcourûmes par petites étapes les woïna-deugas du Liben. L'armée allait au pillage: tantôt c'étaient tous les soldats, tantôt ceux du camp de droite, ou du camp de gauche, ou du camp de derrière seulement; et quand nous avions épuisé les ressources dans un rayon de quelques milles, nous portions nos tentes plus loin. Peu après le départ de l'avant-garde, les batteries des timbales annonçaient que le Dedjazmatch se mettait en marche; à ce signal, l'armée s'ébranlait en tumulte et évacuait rapidement le camp; cavaliers, fantassins, fusiliers, femmes, pages, bêtes de charge, porteurs de civières, fourmillaient sans ordre le long de la route; l'arrière-garde poussait les traînards. Un passage difficile se présentait-il, on mettait des heures entières à le franchir, au milieu d'accidents et de rixes de toutes natures; ces jours là, l'arrière-garde n'arrivait au camp qu'à la tombée de la nuit. À tel ou tel de ces passages, cinq cents Gallas, bien conduits, eussent pu amener notre déroute complète. La confiance était telle que, malgré la défense du Prince, de petites bandes s'engageaient imprudemment dans le pays sur les flancs de l'armée en marche, et que des maraudeurs se détachaient vers quelque point supposé inexploré; les Gallas les enlevaient quelquefois, comme aussi quelques traînards. De pareils actes d'indiscipline nous firent éprouver trois ou quatre fois des pertes sensibles; néanmoins, la moyenne ne dépassait guère une vingtaine d'hommes par jour; l'ennemi en perdait un nombre bien plus grand.

Nous montâmes sur le deuga du Liben, et nous campâmes dans des plaines boisées où les Gallas nous inquiétèrent beaucoup. De jour, ils attaquaient de tous côtés nos soldats au pillage, et, la nuit, malgré les grands abattis d'arbres dont nous entourions notre camp, ils nous assaillaient de projectiles sur plusieurs points de notre périmètre et tuaient ainsi des hommes endormis, des femmes, des pages, des chevaux ou des mules. Un soir, ces attaques plus multiples et plus vives nous tinrent en éveil; il pouvait être onze heures, la lune était pleine et nos hommes escarmouchaient en dehors de nos défenses; mais la lune se voilant subitement, ils rentrèrent de peur d'être enlevés, car le haut Liben est réputé pour le nombre et l'adresse de ses cavaliers. Un Galla s'approcha de nos défenses, et, d'une voix sonore, demanda à être écouté:

—Ô fils de Zaoudé! ô Guoscho! tu comprends notre langue, dit-il. Pourquoi viens-tu dans le pays des paisibles Gallas? Pourquoi aiguiser sur nous tes sabres et tes javelines? pourquoi faire tonner tes carabines? Le père du ciel lui-même ne fait pas autant de bruit que toi. Si nos compatriotes des frontières t'ont offensé, pourquoi te venger sur nous? Pourquoi quitter tes demeures en pierre, bien assises, pour promener jusqu'ici tes maisons de toile, incendier, dévaster notre pays, entraîner nos femmes, affamer nos bestiaux et pousser nos hommes au désespoir? Souviens-toi du sang de Zaoudé. Si tu ne crains pas que nous détruisions ton pays, crains Dieu; n'as-tu rien à lui demander? Comme tu écouteras ma prière, il écoutera les tiennes. Rends-moi mon père fait prisonnier aujourd'hui; il ne peut payer rançon, il est vieux, il n'a que ses fils pour tout bien, et nous ne possédons que nos femmes, nos enfants, nos boucliers et quelques bestiaux à peine suffisants pour nous nourrir, tandis que tes soldats à toi égorgent tout un troupeau pour choisir une bouchée de viande à leur goût, laissant le reste aux vautours et aux hyènes. Ô fils de Zaoudé! renvoie-nous un vieillard qui n'a de valeur que pour ses enfants!

C'était beau de voir, au milieu de la nuit, nos soldats debout, en armes, éclairés par les flammes dansantes du bivac, suivant attentivement la voix vibrante de cet étrange harangueur. On lui cria d'attendre. Avant qu'il eût achevé, un vieillard d'apparence chétive se présenta en disant:

—Ô Guoscho! c'est moi qui suis le père.

Le Prince le questionnait, lorsque soudain la lune reparaissant, le harangueur poussa un hurlement de guerre qu'il termina par un ricanement, et nous entendîmes le bruissement des branches qu'il froissait dans sa fuite. À distance, il nous cria:

—Traîtres Gojamites! vos carabines attendaient la lune, n'est-ce pas? Gardez le vieillard: faites-en ce que vous voudrez; mais il ne vous servira pas d'appeau. Venez donc un peu ici, javeline à javeline.

Le Prince fit sortir une troupe avec un homme criant dans la langue des Gallas:

—Assurance! voici le prisonnier.

Celui-ci criait également, mais en vain. Ils furent assaillis par des projectiles, et, malheureusement, trois ou quatre des nôtres rentrèrent blessés. Le pauvre vieillard tremblait en reparaissant devant le Prince, qui lui dit: