—Nous valons mieux que vous autres; va-t'en, si tu veux.
Le vieillard se prosterna; puis, s'arrêtant un instant à l'issue du camp pour s'annoncer à ses compatriotes, il disparut dans les fourrés. L'ennemi nous cria:
—À la bonne heure! Maintenant reprenons la grande affaire.
Et quelques javelots vinrent de loin se ficher entre nos huttes, mais ce fut la fin des hostilités pour cette nuit-là.
La richesse du deuga du Liben, comme celle de presque tous les deugas éthiopiens, consistait en bétail, en chevaux et en objets de valeur faciles à soustraire à nos recherches. Ayant envoyé leurs femmes et leurs troupeaux dans les kouallas à l'Ouest, les habitants, cavaliers habiles et belliqueux, avaient pris tout d'abord l'ascendant sur les nôtres, dont les chevaux du reste manquaient de nourriture suffisante. Nos fantassins rondeliers, même nos fusiliers n'osaient guère escarmoucher en plaine, de peur d'être enlevés par l'ennemi; enfin, nos nuits étaient si peu tranquilles, qu'on résolut de retourner vers l'Abbaïe, en parcourant les woïna-deugas et les kouallas, où nous devions trouver en abondance des grains dont nous manquions, des troupeaux, et où notre nombreuse infanterie pourrait reprendre tous ses avantages.
L'aspect du pays que nous avions parcouru depuis l'Abbaïe était fort beau. Les Gallas, pasteurs à l'origine, se préoccupent encore avec prédilection du soin de leurs troupeaux; c'est en les poussant devant eux qu'ils ont marché à la conquête des terres qu'ils possèdent, et où ils se sont établis d'une façon conforme à leur occupation favorite. Au lieu d'être réunies en villages ou en hameaux, leurs maisons sont éparpillées au milieu de leurs champs et de leurs prairies, et ressemblent même à leurs anciennes tentes rondes qu'ils auraient recouvertes en chaume. À moins d'invasion exceptionnelle comme la nôtre, ils n'ont jamais à souffrir du passage des armées et des dévastations qui en sont la suite. Aucun ennemi ne venant ébrancher ou abattre les arbres qu'ils aiment tant à planter auprès de leurs habitations, la verdure et l'ombre réjouissent partout les yeux et donnent au paysage une richesse et une variété qui en font comme un jardin sans bornes. Le climat sain, égal et tempéré, la fertilité du sol, la beauté des habitants, la sécurité dans laquelle leurs demeures semblent assises, font rêver de s'arrêter en si beau pays. Souvent, durant nos marches, on voyait un soldat fatigué quitter son rang, s'affaisser jusqu'à terre en glissant le long de la hampe de sa javeline et dire, en contemplant le site:
—Hein, vous autres! quel dommage que cette terre ne soit pas chrétienne! comme on y attendrait bien la fin de ses jours!
Nous apprîmes par des prisonniers que les Gallas du deuga, supposant que nous prolongerions notre séjour chez eux, avaient convoqué leurs compatriotes des districts éloignés, pour nous attaquer le lendemain avec des forces considérables, consistant surtout en cavalerie. Le Dedjazmatch transporta immédiatement son camp sur un premier versant de la descente de woïna-deuga, où le terrain étroit, courant entre un immense ravin, presque à pic, d'une longueur d'environ cinq milles, et la berge du deuga, haute d'environ huit cents mètres, nous mettaient à l'abri de la cavalerie ennemie. Le soir, il prévint par ban l'armée de se tenir prête à se remettre en marche au petit jour.
Dès que notre arrière-garde évacuait nos campements, les Gallas, qui nous épiaient toujours, y entraient par petits groupes. J'éprouvai le désir d'en profiter pour les voir de plus près. Comme d'habitude, le Prince, en sortant à mule de sa tente, me donna le bonjour et m'invita du geste à le suivre. Mais je le laissai partir. L'armée s'écoula, et pour me soustraire aux perquisitions que l'arrière-garde faisait dans le camp avant de le quitter, je me retirai derrière un grand rocher avec quatre de mes hommes: l'un conduisait mon cheval, plus embarrassant qu'utile; l'autre portait ma carabine; le troisième, mon bouclier et ma javeline; mon drogman, un peu à contre-cœur, faisait le quatrième. Aux timbales, aux trompettes, aux flûtes, aux cris, à tout le vacarme de l'évacuation, succéda un lourd silence, interrompu seulement par les oiseaux encore mal rassurés, qui, d'intervalle en intervalle, s'encourageaient timidement à reprendre leurs chants du matin. Quoique nous ne pussions rien découvrir, un instinct, qui depuis m'a souvent servi dans des circonstances analogues, m'avertissait que le terrain devenait de plus en plus hostile. Soudain, nous entendîmes le cri galla: Hallelle! hallelle! signifiant: Frappe! tue! et nous vîmes trois hommes fuyant entre les huttes et serrés de près par douze ou quatorze Gallas. Au même instant sortirent d'une embuscade des cavaliers qu'à leurs housses rouges nous reconnûmes pour des nôtres. À leur vue, les Gallas se détournèrent pour gagner le grand ravin. Nous essayâmes les uns et les autres de leur couper la retraite, mais ils avaient trop d'avance. Arrivé un des premiers sur le bord, je pus les voir dévaler en bondissant, comme des chamois sur les blocs éboulés qui hérissaient la berge; ils s'arrêtèrent à une portée de fusil et nous crièrent des injures.
Nos gens de l'embuscade nous rejoignirent. C'était un chalaka ou chef de millier nommé Beutto qui, avec une vingtaine de cavaliers, avait voulu, courir aventure; il me sauta au cou en riant aux éclats et me reprocha de ne lui avoir pas communiqué mon dessein.