Et il partit au galop, nous laissant rire à notre aise.
Pendant qu'on nous amusait de la sorte, une troupe de Gallas pénétra notre ligne de marche, tua quelques traînards, en emmena une trentaine prisonniers, et disparut avant que nous pussions porter secours. En arrivant sur le lieu de l'action, j'appris qu'un de mes hommes, soldat musulman, avait été blessé en protégeant vaillamment quelques femmes.
Sur le bord d'une mare où elles avaient cru peut-être se réfugier, gisaient d'un air reposé trois victimes: un homme à barbe et à cheveux blancs, un soldat de 18 à 20 ans, et, à ses côtés, une toute jeune fille, dont la jolie figure n'avait encore rien perdu de son charme. L'ennemi l'avait complètement dépouillée, mais par un pudique hasard, l'eau trouble la recouvrait jusqu'à la ceinture. Malgré leur habitude de voir des morts, nos soldats s'arrêtèrent pour contempler ceux-ci et reprirent leur chemin, en courbant la tête, après les avoir recouverts de ramilles vertes. Cette piété pour les restes de l'homme, ce sentiment de respect envers la mort sont universels chez les chrétiens de l'Éthiopie. Quand des soldats trouvent un cadavre sur leur route, chacun dépose dessus des feuillages verts, et à leur défaut, une poignée d'herbe, de feuilles sèches, une pierre ou un peu de poussière. J'ai vu fréquemment le corps d'un inconnu, celui même d'un ennemi, disparaître ainsi sous ce linceul improvisé, sans que la troupe, accomplissant ce pieux devoir, eût presque interrompu sa marche. Cette coutume rappelle la coutume analogue en vigueur chez les anciens Grecs, qui vouaient à l'opprobre celui qui, trouvant sur le rivage de la mer le corps d'un naufragé, manquait à lui faire des funérailles. Sans cesse exposés aux retours du sort, à passer brusquement de la plus haute fortune au dénuement absolu, à la mutilation ou à la mort, les Éthiopiens, comme tous les hommes placés sous le coup d'une destinée toujours incertaine, paraissent plus accessibles au sentiment d'une véritable pitié que ceux qui se croient garantis contre les vicissitudes.
En arrivant au fond de l'immense gorge où coule l'Abbaïe, bien qu'au commencement de l'hiver, et malgré l'effet des premières pluies, nous trouvâmes la chaleur suffocante. Ymer-Sahalou avait ordre d'empêcher le passage des troupes jusqu'à ce qu'il eût rendu compte au Dedjazmatch de l'état du gué. Mais le Prince ne fut pas plus tôt sur le bord de l'Abbaïe, qu'une panique effroyable éclata.
Il faut avoir vu des amas de créatures ainsi prises de démence subite, pour se faire une idée du chaos qui en résulte. L'armée, entassée entre le fleuve et la berge, s'étendait au loin en aval et en amont, et se perdait dans les méandres. À une clameur gigantesque où tout sembla s'abîmer, succédèrent les cris perçants des femmes; des hommes abandonnant leurs armes ou leur charge, se jetaient tout habillés dans le fleuve; d'autres s'efforçaient de sauver ceux que le courant entraînait; aux abords du gué, on se harpait, on se pressait, on se battait à coups du bouclier; ici des amis se donnaient des conseils en se criant aux oreilles ou en se gourmandant, comme s'ils allaient s'entre-dévorer; d'autres luttaient violemment pour se débarrasser de l'étreinte de femmes accrochées à eux pour mourir ensemble, criaient-elles; quelques-uns s'imaginant prendre un animal par la bride, l'empoignaient résolument par la queue, s'obstinant à vouloir le faire avancer à reculons; d'autres s'asseyaient et parlaient à la terre; et au milieu de toutes ces agitations frénétiques, de chevaux cabrés, de mules et de bestiaux effarés, d'hommes, de femmes et d'enfants criant, s'entrechoquant, gesticulant, s'injuriant et tournoyant sans raison; on en voyait qui, le col tendu, les yeux hagards, circulaient à pas comptés, sans plus voir ni entendre, comme sous l'empire de quelque horrible cauchemar[16]. Les chefs s'égosillaient pour tâcher d'apaiser cette multitude, tandis que plus de 2,000 soldats de la garde essayaient à grands coups de talon de javeline de la faire rentrer dans son bon sens. Seul impassible, l'Abbaïe roulait ses flots fangeux. Après avoir régné six à huit minutes peut-être, cet enfer cessa presque aussi subitement qu'il s'était produit, et, par une réaction naturelle, une gaîté bruyante lui succéda.
Note 16: [(retour)] Ceux qui se sont trouvés dans ces paniques sont d'accord pour dire que les femmes, tout en faisant le plus de bruit, ramassent ordinairement leurs ustensiles, leurs enfants et se serrent contre les hommes, mais n'en suivent pas moins les détails du drame, avec une clairvoyance bien supérieure à celle dénotée par les hommes. Ceux-ci semblent perdre l'instinct de la propriété et la faculté d'observation, et sont surtout enclins à fuir ou à s'entre-battre. On remarque aussi que les ânes entrent en gaîté et sont bien moins accessibles à l'effroi que les chevaux, les mules, les bœufs, les chiens ou les moutons.
Plusieurs circonstances avaient prédisposé à cette panique. En causant, quelques jours auparavant, avec le Prince sur les moyens de réduire les pays Gallas, je lui dis qu'à sa place, des Européens construiraient un pont sur l'Abbaïe ou laisseraient en pays ennemi, durant l'hiver surtout, des troupes dans un camp retranché.
Ce dernier moyen lui ayant paru d'une efficacité certaine, pour réduire des populations qui mettaient toute leur confiance dans l'obstacle que l'Abbaïe oppose, durant plus de la moitié de l'année, aux communications de quelque importance avec le Gojam, il en parla à quelques chefs. Ceux-ci, craignant d'être chargés d'une pareille mission, objectèrent qu'on ne trouverait pas dans toute l'armée mille hommes qui voulussent accepter d'hiverner au milieu de païens, avec la perspective d'être privés, en cas de mort, d'une sépulture en terre chrétienne. Le Dedjazmatch renonça à regret à son dessein, mais il s'était déjà ébruité, et beaucoup des nôtres, redoutant le caractère entreprenant de leur chef, s'imaginèrent que le retard extraordinaire qu'il apportait à rentrer en Gojam, provenait de son désir secret de trouver l'Abbaïe infranchissable. Il en résulta que quand les timbaliers du Prince débouchèrent sur le franc-bord, l'armée qu'Ymer avait empêchée à grand'peine de commencer le passage, s'était attendue à leur voir prendre le gué; mais le Prince ayant dit qu'il traverserait le dernier, les timbaliers remontèrent un peu la berge, pour se mettre à l'ombre, et l'idée que le passage était remis s'était emparée comme un éclair de la multitude.
En atteignant la rive du Gojam, les fusiliers de l'avant-garde déchargèrent leurs armes; on en fit autant de notre côté, et la fusillade roula comme au début d'une bataille. Nous étions à l'époque où les fièvres, très-souvent mortelles, sévissent sur les bords de l'Abbaïe, comme dans beaucoup d'autres kouallas; et le commun des Éthiopiens prétend que les djinns, ministres ordinaires de cette maladie, s'enfuient au bruit des décharges et surtout à l'odeur du soufre, qui leur est antipathique. Cet axiome démonologique leur explique suffisamment le fait, admis du reste par beaucoup d'Européens, de l'assainissement par suite de la perturbation atmosphérique qui succède à des décharges d'artillerie. Beaucoup de soldats se traçaient une croix sur le front avec de la poudre délayée, afin d'éloigner sûrement les esprits malfaisants, tant par la vertu du soufre que par celle du symbole du christianisme. Un large courant d'hommes s'établit le long du gué; vers le milieu du fleuve, ils avaient de l'eau jusqu'au menton; et afin de n'être pas soulevés par le courant, plusieurs chargeaient leurs épaules d'un compagnon, d'une femme ou de bagages. Pour obvier à l'insuffisance du gué, les plus impatients se réunissaient par bandes de trois à quatre cents, et serrés les uns contre les autres, ils traversaient le fleuve un peu en amont, escortés par des files de nageurs. Le passage, commencé un peu avant midi, dura jusqu'à la nuit. À mesure que le jour baissait, les crocodiles multiplièrent leurs attaques; timides ordinairement quand les eaux sont claires, ils s'enhardissent lorsqu'elles sont limoneuses, et s'approchent alors de leurs victimes sans être vus. Cette fois, ils attaquèrent même des hommes qui puisaient de l'eau sur les bords.
Chacun de ces accidents était signalé par de grandes clameurs. Le Dedjazmatch passa l'un des derniers, monté sur son cheval de combat et entouré de nageurs battant l'eau avec des bâtons, tandis que l'armée poussait de grands cris pour éloigner les crocodiles et les ondins. L'obscurité venue, on voyait encore quelques nageurs traversant le fleuve, une torche allumée ou un tison à la main: autre moyen usuel d'effrayer les crocodiles et les esprits. Nous perdîmes une quarantaine d'hommes entraînés par le courant et seize enlevés par les crocodiles; nous recueillîmes cinq hommes qui n'étaient que mordus. Nous perdîmes aussi quelques bagages, des bêtes de somme, des mules et même quelques chevaux de combat. Bientôt, le mouvement et le vacarme cessèrent; les feux à perte de vue indiquaient seuls la présence de nos multitudes endormies, aux grondements des eaux du fleuve. Le niveau de l'Abbaïe s'éleva, vers la fin de la nuit, comme pour justifier l'inquiétude générale relativement à l'imminence de cette crue complémentaire; les sous-bermes et les cours d'eau qui se jettent dans l'Abbaïe se forment ou grossissent souvent avec une instantanéité telle, qu'ils surprennent jusqu'à des panthères, des lions ou d'autres animaux sauvages, et les roulent jusqu'au fleuve. Quelques heures plus tard, il eût fallu peut-être se résigner à hiverner en pays Galla, où, vu la saison et la difficulté de se procurer des subsistances, la plus grande partie de notre armée aurait probablement péri par les intempéries, les privations ou le fer de l'ennemi.