Le lendemain, dès l'avant-jour, l'armée se déroula en serpentant sur les longues et raides montées qui mènent au plateau du Gojam. Le premier hameau que nous atteignîmes était groupé autour d'une église dédiée à saint Michel. Pour la saluer, les cavaliers, un pied à l'étrier, de l'autre touchaient la terre en passant; d'autres stationnaient aux abords, le temps de faire une prière; hommes et femmes remerciaient Dieu à haute voix de les avoir ramenés en terre chrétienne; les femmes surtout lui parlaient avec une familiarité affectueuse, parfois touchante. Il est probable que toutes ces démonstrations n'étaient point aussi épurées qu'il l'eût fallu, qu'il s'y mêlait dans bien des poitrines des pensées d'un ordre plus mondain que céleste: le réveil d'affections égoïstes, l'espoir de s'abriter au foyer contre les pluies de l'hiver, d'intéresser la veillée par les récits de l'expédition accomplie; mais il faut croire aussi que pour plusieurs l'idée de la bonté providentielle se dégageait de toute préoccupation terrestre.
Comme il arrive à la fin d'une expédition, lorsque le stimulant de l'imprévu et du danger a disparu, l'entrain s'était affaissé; bêtes et gens, tous s'abandonnaient à la fatigue. Notre marche et notre campement eurent lieu pêle-mêle, les mille soins de la vie des camps étaient négligés; malgré une pluie pénétrante, beaucoup de soldats, plutôt que de se construire une hutte, se pelotonnaient à plusieurs sous quelque abri portatif ou se recoquillaient sous leur bouclier. Des chefs ne purent retrouver leurs tentes, d'autres leurs provisions ou leurs gens de service; on pataugeait dans la boue, on se cherchait, on s'entre-appelait de tous côtés. La tente du Prince fut assiégée de messagers, accourus de toutes parts pour l'informer des événements survenus durant notre absence. On m'apprit que le sommier portant ma tente s'était abattu et avait dévalé toute une montée.
—Sais-tu dormir quand tu n'as pas dîné? me dit le Prince. Je doute que nous trouvions à manger ce soir, car tout le service du gobelet est encore en route, et les drôles s'abriteront sans doute dans quelque village. Cette pluie va durer toute la nuit; tu resteras avec moi; nous causerons pour chasser la faim et le froid.
Il faisait nuit, lorsque les gens d'un gouverneur des environs, resté pour garder le pays, arrivèrent chargés de provisions de bouche pour le Prince. Leur maître, retenu chez lui par une ophtalmie, demandait que j'allasse lui donner quelque remède.
—Va, va, me dit le Prince, je voudrais pour ce soir n'être pas Dedjazmatch, et avoir tes recettes, afin de me reposer, moi aussi, chaudement et bien repu.
Après environ une demi-heure de marche, je mis pied à terre devant une grande et confortable maison. On s'empressa autour de moi; le gouverneur fit sortir son cheval favori de sa stalle, pour y mettre le mien, et me jeta sur les épaules une de ses toges, la mienne étant trempée de pluie; on approcha un large brasier bien ardent, puis une table bien servie. Mon hôte se crut largement payé de son hospitalité par un collyre, qui heureusement fut efficace; moi, je me considérai son débiteur, et nous mîmes à profit dans la suite, plus d'une occasion de nous obliger.
Je rejoignis le Prince le lendemain, avant le boute-selle. Il venait d'être prévenu officieusement de la mort de son allié le Dedjadj Conefo, Polémarque du Dambya et de l'Agaw-Médir. Le conseil, réuni sur-le-champ, était d'avis d'hiverner à Goudara, bourgade située sur les confins du Damote et de l'Agaw; car, de là, nous serions à même de surveiller les chefs remuants de cette dernière province, et d'influer sur les événements en Dambya.
Dès la montée de l'Abbaïe, les contingents de volontaires et d'auxiliaires étaient partis pour chez eux; un ban fut publié pour désassembler l'armée, et, chef d'avant-garde, seigneurs censiers, haubergiers, bénéficiers, hobereaux, francs tenanciers et vassaux à tous les degrés se dispersèrent rapidement. Les chefs de bandes se rendirent avec leurs soldats dans les quartiers désignés pour leur subsistance d'hiver, et le Prince, ne gardant auprès de lui que quelques familiers et trois ou quatre mille hommes, tant fusiliers que cavaliers et rondeliers, s'achemina vers Goudara. La pluie commençait vers le milieu du jour, nos étapes étaient très-courtes. Nous nous arrangions de façon à arriver de bonne heure à des villages bien pourvus, où nous logions chez l'habitant; et quoique la présence du Prince ne contînt qu'imparfaitement les exactions des soldats, les paysans les subissaient ordinairement en témoignant cette satisfaction étrange que dénotent certaines femmes lorsqu'elles sont battues par le mari qu'elles aiment. Notre cortége se grossissait de plaignants, de notables, de riches trafiquants munis de présents, d'hommes âgés ou infirmes, soldats en retraite, de vieilles femmes titrées, de clercs, de rimeurs et chanteurs ambulants, enfin de ces happe-lopins et parasites de toute sorte qui grouillent autour des Éthiopiens puissants; tous accouraient pour complimenter le Prince sur son retour. Dans le Damote, malgré les pluies, le clergé des paroisses voisines de notre route se portait sur notre passage pour bénir le Dedjazmatch et lui chanter des hymnes en guez; des troupes de paysans se présentaient la poitrine et les épaules découvertes; des chœurs de jeunes filles, coryphées en tête, chantaient des villanelles en battant des mains et en se balançant en cadence; derrière elles, les matrones poussaient le cri de joie plaintif particulier au pays; et, comme pour narguer les cantilènes de ces filles des champs, nos chanteuses et improvisatrices en titre, effrontées commères qui venaient de faire campagne avec nous, glapissaient leurs plus bruyantes vocalises. À quelques milles de Goudara, le Misil-Énié ou lieutenant Sakoum Guébré Kidane, laissé à la garde du Damote, vint au devant de nous, à la tête d'une troupe de sept à huit cents hommes, précédée par des joueurs de flûte.
Le Prince mit pied à terre au fond d'un pavillon oblong, ressemblant à une vaste grange et consacré aux grandes réunions. Les huissiers du lieutenant s'emparèrent des portes, et pendant qu'ils faisaient entrer les convives selon leur importance, les timbaliers se rangeaient sur la place; les écuyers tranchants gourmandaient et encourageaient tour à tour les bûcherons qui abattaient une dizaine de bœufs; les hâteurs de rôt attisaient de grands feux et disposaient la braise pour les grillades, et les comptables de la viande surveillaient le dépècement, écartaient à coups de verge pages, soldats et chiens faméliques. On se poussait aux portes, sur la place; partout on s'ébattait, on riait, on criait, on était content, et au-dessus, comme un dais tournoyant, planaient d'innombrables oiseaux de proie, faucons, buses, éperviers ou émouchets, qui sifflaient de joie aux apprêts saignants de cette bombance. Lorsque quelques centaines de convives furent entassés autour des tables surchargées de pains et flanquées de distance en distance de distributeurs debout, et que les divers serviteurs bachiques, dégustateurs, transvaseurs, échansons et comptables, avec leurs blanchets, vidercomes, carafons, hanaps, cratères, gamelles, calebasses et tout l'attirail hétérogène de la boisson, se trouvèrent à leur poste, auprès des jarres d'hydromel, grandes à pouvoir noyer trois ou quatre hommes, les timbaliers firent entendre la batterie d'usage; une soixantaine de cuisinières défilant, majordome en tête, vinrent déposer sur les tables des mets fumants, et alors commença un festin qui se prolongea bien avant dans la nuit, et qui formait comme la clôture de cette campagne contre les Gallas.