MAISON MILITAIRE ET CIVILE D'UN DEDJAZMATCH.

Le petit bourg de Goudara consistait en une quarantaine de grandes huttes rondes, groupées à mi-côte sur le flanc oriental d'un roidillon couvert de rochers noirs, durs, criblés de trous et hérissés de pointes aiguës. Quelques huttes, irrégulièrement échelonnées, comme si elles gravissaient la côte, aboutissaient à un terre-plain sur lequel s'élevait, au milieu d'un bouquet de grands et beaux arbres, l'église entourée de son cimetière. L'extrémité nord de la colline, défendue par un fossé rocheux, se termine par une étroite plate-forme sur laquelle se trouvaient les divers bâtiments composant la demeure du Prince et de sa femme, dont l'habitation était entourée d'un clayonnage épineux. Le reste de la plate-forme suffisait à peine aux communs, à quelques huttes de gens du service, et à une cour devant le grand pavillon de festin, en face duquel une petite rampe tortueuse, composée d'un culbutis de rochers en escaliers, conduisait au pied du roidillon, où se trouvaient les cases des officiers, des soldats et du personnel en service permanent; puis, dans toutes les directions, une quantité de huttes, cases et cassines vides, attendant leurs propriétaires, dispersés en subsistance ou dans leurs fiefs, formaient comme une petite ville.

Il est à présumer qu'un géologue expliquerait par le voisinage d'un ancien volcan la configuration du sol de Goudara, et la nature de ses rochers ressemblant à des scories. Les indigènes, eux, se contentent de la tradition locale, selon laquelle la plate-forme, les fossés et la rampe seraient l'ouvrage de Ahmet-Gragne: surpris par la nuit, lorsque fuyant avec une poignée de soldats devant une armée ennemie, il aurait roulé en un tas, et disposé comme on les voit, les rochers des environs, afin d'abriter son sommeil. En tout pays, comme par une tendance invincible vers cet avenir qui lui permettra de se jouer en maître de ce qui lui fait obstacle aujourd'hui, l'homme se complait à créer des personnalités plus grandes que nature; s'il manque de héros, il en invente; s'il s'en présente, il les grandit d'attributs merveilleux et les encadre de tout ce qui lui paraît extraordinaire. Novice au milieu de la création, sa fiction se joue d'abord de la matière et de ses empêchements; jusqu'à ce qu'un jour la connaissance des lois impérieuses qui la régissent, le porte à se réfugier dans le domaine spirituel, où il trouve des attributs dont il grandit et transfigure les natures d'élite qui excitent son admiration. C'est ainsi que les légendaires éthiopiens, rapportant au héros musulman du Harar jusqu'aux accidents de leur sol convulsionné par les volcans, l'ont grandi au point d'en faire comme le géant traditionnel de leur histoire.

Autour de Goudara, le pays est doucement accidenté, boisé et fertile; on découvre, à l'Est, les collines qui entourent la source de l'Abbaïe, et les paysages sont à la fois riches, placides et austères. Nos chevaux et nos mules allaient se ravigourer dans de plantureux pâturages, noyés d'eau pendant l'hiver et réputés, avec raison, pour refaire promptement les animaux épuisés. Les communications étaient sûres, aucun chef rebelle n'infestait les routes; la présence d'innombrables troupeaux nous promettait le beurre et le laitage à profusion; l'Agaw-Médir, tout voisin, devait nous fournir à bas prix un miel réputé pour ses parfums, ainsi que des moutons et des bœufs à la chair savoureuse; les récoltes avaient été d'une abondance exceptionnelle; toutes les conditions matérielles enfin nous garantissaient le repos et le bien-être.

Je fus logé dans une grande case située entre la maison du Dedjazmatch et celle de la Waïzoro-Sahalou, sa femme. Cette case avait été construite avec recherche, dans la pensée qu'elle leur servirait de lieu de réunion. La Waïzoro, qui nous avait devancés à Goudara, reprit, à mon égard, ses attentions bienveillantes: matin et soir, elle faisait prendre de mes nouvelles, et s'informait de ce dont je pouvais avoir besoin. La plupart des chefs étant dispersés dans leurs investitures, le Prince vivait moins entouré. Dès le chant du coq, il donnait audience aux appelants, aux plaignants et réclamants de toute sorte; puis, il expédiait quelques affaires avec ses Sénéchaux, déjeunait et employait à ses loisirs le reste de la journée; deux fois par semaine seulement il tenait son plaid. Je commençais à parler l'amarigna, et à me passer d'interprète; mes relations avec le Dedjazmatch devinrent plus fréquentes et plus intimes; j'étais régulièrement de ses repas et de ses veillées; le reste de mon temps était pris par des visiteurs, la lecture et les soins à donner à mon cheval, qui partageait ma demeure et que je souhaitais de pouvoir manier de façon à faire honneur à celui de qui je le tenais.

Nous étions à l'époque de la révision annuelle des investitures. Pour bien apprécier l'importance de cette mesure dont la portée est à la fois politique, administrative et domestique, et en faire ressortir l'esprit, il est bon de revenir brièvement à ce qui a été dit relativement à la transformation des constitutions éthiopiennes.

Lorsque les Atsés voulurent constituer leur puissance comme celle des Empereurs byzantins, ils durent d'abord substituer au droit national, qui répartissait les pouvoirs, le droit byzantin, qui les concentrait, et ils prirent pour complices les Likaontes et ceux qui formaient avec eux le haut tribunal, ainsi que ces hommes faisant en quelque sorte partie du clergé, qui avaient grandi dans ses écoles, et qui, sous la dénomination de clercs, servaient de chantres aux offices, remplissaient dans l'église tous les services qui n'exigeaient pas l'ordination, et fournissaient les professeurs de grammaire, d'histoire, de théologie, de philosophie et d'autres sciences tombées aujourd'hui en oubli. Enfin, comme il leur fallait aussi le glaive, ils intéressèrent à leur complot les Polémarques, expression de l'élément militaire.

C'était, certes, un dessein hasardeux que celui de cette poignée d'hommes entreprenant d'enlever à une nation le droit qui faisait sa vie, et dont chaque citoyen était le défenseur naturel, puisqu'il y puisait la raison de son importance. Mais la victoire devait rester au petit nombre, qui formait la partie la plus instruite de la nation, et qui avait le plus d'ensemble et d'unité de vues.

Les clercs, par leur enseignement, semèrent adroitement les équivoques, pervertirent la raison publique, le sentiment des rapports des droits et des devoirs, et, en troublant la croyance religieuse, ils relâchèrent le dernier lien capable de relier les hommes, que l'intérêt tend trop souvent à désunir.

Tantôt par la ruse, tantôt par la violence, ils désagrégèrent la société et pénétrèrent dans toutes ses parties. Les Empereurs, ne pouvant détruire la famille, la désorganisèrent. Ils se substituèrent à la commune, qu'ils laissèrent subsister de nom, mais comme mécanisme fiscal, et ils firent de même de la province. À l'exemple des Romains, dans la Gaule, ils concentrèrent l'autorité dans les cités: le camp du Polémarque, quoique mobile, prit le nom de Kattama, qui veut dire cité, et les villes furent désignées par un nom qui veut dire paroisse. Comme dans tout gouvernement despotique, de l'aristocratie éthiopienne il ne resta bientôt plus qu'un simulacre représenté par des titres, humiliants pour ceux qui les portaient légitimement, puisqu'ils ne constataient plus que leur déchéance, dégradants pour ceux qui les devaient à la seule volonté du Prince ou à d'autres sources illégitimes.