Comme on l'a vu, la forme sociale des Éthiopiens est toute militaire, ce qui peut être une forme salutaire pour les nations numériquement restreintes, pour celles dont la vie est peu compliquée, comme aussi pour celles qui vivent sous la menace de dangers du dehors. Dans une telle société, chaque individu a une valeur déterminée: il se trouve lié par obligation bilatérale, et la conscience qu'il a de la solidarité générale fait qu'étant fixé sur ses devoirs envers ses concitoyens, sur ses droits à leur protection efficace et sur sa valeur relative, comme sur celle de chacun, il prend l'habitude de l'obéissance, celle du respect, et une assurance de maintien qui entretient le sentiment de sa dignité. Quel que soit le service rendu à l'homme en vertu de l'obédience hiérarchique, il ennoblit aux yeux des Éthiopiens celui qui le rend; le service rendu par l'homme à l'homme auquel il a donné sa foi étant fondamental pour eux et le premier après celui qui est dû à Dieu il en résulte que les avilissements qu'on attribue ailleurs à la domesticité sont inconnus. Dans un camp de quelque importance, il se trouve ordinairement un certain nombre d'artisans, tels que forgerons, selliers, ouvriers en métaux, engagés pour la campagne; quelques-uns sont riches, mais de ce que par état, ils sont serviteurs de tous sans l'être d'un homme en particulier, ils sont regardés comme ne faisant pas partie de l'armée, et sont déconsidérés, tandis qu'il n'en est pas ainsi même des gardiens de la pourvoirie et des bûcherons, gens proverbialement grossiers, dont les services sont tenus pour les plus humbles, mais qui sont du moins inféodés à un maître et peuvent espérer de l'avancement. Les palefreniers, les coupeurs d'herbe, les sommiers même sont regardés comme hommes d'armes, et, depuis le chef d'avant-garde jusqu'au dernier munifice, chacun donne à connaître, par l'indépendance respectueuse de ses allures, la conscience qu'il a de sa valeur. Le respect est partout: quel que soit son rang, chaque individu en a sa part; souvent on dirait que c'est l'égalité qui règne. L'avancement n'étant soumis à aucune gradation fixe, celui qui se croit dans un rang bien inférieur à son mérite peut espérer atteindre de prime-saut le grade élevé qui lui est dû, et en attendant, il rappellera à son supérieur, avec une familiarité respectueuse, les titres qu'il croit avoir à l'avancement. On voit un soldat, occupé à quelque service des plus humbles, se redresser fièrement et traiter presque d'égal à égal un homme d'un rang plus élevé que le rang de celui dont il est le serviteur. S'il sert un homme peu fortuné, il se multipliera pour remplir les fonctions de coupeur d'herbe, de palefrenier, de pâtureur, ou même de sommier; mais, dès qu'il a achevé sa corvée journalière, il se rapproche de son maître comme page, comme servant d'armes, et il croira se relever ainsi de ce qu'il peut y avoir de servile dans ses premières occupations.
Mon dessein n'a point été de préconiser ici le régime féodal. Prévenu contre ce régime, comme la plupart des hommes de mon temps, j'ai cependant été amené à me demander, en le voyant fonctionner, si la reconstruction que nous en offre l'histoire est plus faite pour nous donner l'idée de la féodalité et l'intelligence de ses allures et de leurs effets, que la reconstruction, même complète, du squelette d'un homme ne le serait pour nous donner l'idée exacte de ses mouvements habituels, de son geste et de son tempérament, et si nos jugements ne sont pas aujourd'hui encore influencés par les ressentiments trop souvent légitimes qu'éveille le souvenir récent d'une forme sociale mutilée et corrompue.
Ce qui frappe le plus quand on entre un peu avant dans l'esprit du pays, c'est l'aisance avec laquelle les indigènes portent ce harnais de lois, coutumes, règlements et usages, qui enserre toute société; et ce qui rassure et console, en voyant ces ambitieux Dedjazmatchs, ces seigneurs turbulents, ces paysans toujours la main sur leurs armes, c'est de sentir qu'au-dessus d'eux tous plane en souveraine une opinion publique, faillible sans doute comme tous les souverains de la terre, mais vigilante à contenir ou à réparer les excès. Il semble que Dieu supplée ainsi à la direction de ceux que leurs institutions dirigent le moins.
[CHAPITRE IX]
HIVERNAGE À GOUDARA.—FAMILLE DU DEDJADJ GUOSCHO.—BIRRO GUOSCHO.—COMPLICATIONS POLITIQUES.—NOUVELLE ENTRÉE EN CAMPAGNE.
Il y avait un an que j'étais en Éthiopie. J'avais employé les premiers mois aux soins matériels de notre voyage de la mer Rouge à Gondar. Là, un trafiquant musulman m'ayant assuré qu'un grand cours d'eau prenant sa source dans l'Innarya, alimentait le Nil Blanc, il avait été convenu avec mon frère que je me dirigerais de ce côté, pendant qu'il irait en Europe chercher des instruments mieux appropriés à ses travaux géodésiques; et depuis son départ, mon unique souci avait été, tout en continuant ses observations climatologiques et astronomiques, de gagner au plus tôt l'Innarya. Mais le printemps et une partie de l'été s'étaient écoulés à attendre vainement le départ d'une caravane, et, quoique retenu à Gondar pendant plusieurs mois, je n'avais regardé cette ville que comme une étape. Le pays ne me paraissait offrir qu'un médiocre intérêt au point de vue ethnographique ou plutôt éthographique. J'avais négligé en conséquence la langue amarigna, qui ne devait m'être d'aucun secours au delà du Gojam, me réservant d'apprendre celle des Gallas. J'étais d'autant plus impatient de me rendre chez les Gallas, qu'aucun Européen ne les avait visités, que l'exploration de leur pays pouvait contribuer à dévoiler les sources mystérieuses du fleuve Blanc, et qu'enfin mon hôte, le Lik Atskou, me parlait souvent de ce peuple de façon à surexciter ma curiosité. Il m'intéressait moins aux hommes de son pays; et, lorsqu'il m'en parlait, c'était moins pour me les montrer tels qu'ils étaient que pour les critiquer de ce qu'ils n'étaient pas.
Quelque respect que j'eusse pour ses opinions, j'étais cependant loin de me douter de la valeur que leur attribuaient ses compatriotes. J'ignorais alors que les censures dont il frappait tel acte ou tel personnage public passaient de bouche en bouche jusque dans les provinces éloignées, et qu'on le regardait comme le dernier magistrat représentant l'antique loi nationale. Il s'était tenu à l'écart, par mécontentement d'abord, par philosophie ensuite; il observait les événements et les jugeait impitoyablement. Mais il restreignait ses pensées et ses discours en s'entretenant avec un jeune étranger ignorant et inexpérimenté comme je l'étais, et, pour les choses contemporaines, il ne sortait guère des lieux communs. Les hommes supérieurs, et il l'était, ne se déploient dans l'intimité que lorsqu'ils se sentent compris, ou lorsqu'ils veulent bien se consacrer à l'instruction de ceux qui les écoutent. Le Lik était paternellement bon pour moi; mais j'étais moins pour lui un confident qu'une distraction à ses chagrins patriotiques. Quelquefois, au milieu d'un entretien où il avait charmé ses compatriotes, il se reprenait soudain et leur disait en souriant:
—Bah! à quoi tout cela mène-t-il, ô mes pauvres Gondariens? Lorsque, la nuit, les hyènes font silence, et qu'entre deux rêves vous entendez un hôlement lointain, vous vous dites: «Ha! oui, c'est l'oiseau nocturne qui veille dans les ruines de notre palais impérial.» Et vous ramenez sur votre tête un pan de votre toge, et vous vous rendormez. Je suis comme cette hulotte: je vous rappelle l'édifice écroulé de notre grandeur nationale. Mais à quoi bon? Fermez les yeux et dites que c'est moi qui rêve.
Cependant ma visite au camp du Dedjadj Guoscho avait été pour moi comme une révélation. L'urbanité, l'esprit chrétien et un je ne sais quoi d'antique et de chevaleresque qui régnait à sa cour, m'avaient fait désirer de la mieux connaître; je m'étais mis à apprendre l'amarigna, et la campagne que je venais de faire avec l'armée gojamite avait achevé de me déterminer à donner une direction nouvelle à mes études et à remettre à un autre temps mon voyage en Innarya. La géographie du Gojam, du Damote et de l'Agaw-Médir était encore inconnue, il est vrai; il restait aussi à vérifier le renseignement relatif à ce grand cours d'eau de l'Innarya, renseignement qui avait si fort impressionné mon frère; mais, depuis son départ, le temps s'était écoulé sans que j'eusse pu exécuter notre programme. Je savais que mon frère ne pouvait tarder à revenir, et qu'il reprendrait avec une compétence bien supérieure à la mienne les travaux géographiques que je venais d'interrompre si brusquement durant notre campagne en Liben. En tous cas, la position exceptionnelle que je devais aux bontés du Dedjadj Guoscho me faisait espérer, si je continuais à vivre à sa cour, de pouvoir faciliter et rendre moins périlleuses les explorations que pourrait tenter mon frère chez les Gallas, au cas où ses renseignements ultérieurs le confirmeraient dans la croyance que les eaux qui arrosent leur pays contribuaient à former le Nil Blanc. Le Dedjadj Guoscho était en relations d'amitié avec le roi de l'Innarya, et son influence s'étendait sur les peuples gallas intermédiaires. Ces considérations me déterminèrent à me dévouer sans réserve à la vie nouvelle que je menais en Gojam.
À ma première indifférence pour les populations chrétiennes de l'Éthiopie avait succédé cet intérêt affectueux qu'il est nécessaire de ressentir pour comprendre les hommes. Protégé, comme je l'étais, par le Prince, je n'éveillais aucune convoitise; ma qualité d'étranger excluait toute défiance à mon égard; les sujets du Prince n'avaient encore aucun intérêt à se déguiser à mes yeux, et j'entrevoyais un vaste champ d'observations dans cette société si peu connue. Mais il me manquait encore une condition nécessaire pour juger impartialement: c'était de m'affranchir de quelques préjugés d'Europe, de ces habitudes de l'esprit et de ces termes de comparaison que chacun tient du milieu où il a grandi, et qui s'interposent dans nos appréciations des hommes et des choses de l'étranger, et nous les font apparaître sous des jours trompeurs.