En Orient, les premiers indigènes qui se présentent aux observations du voyageur sont ordinairement les plus médiocres sujets des rangs serviles; des hommes déclassés, qui ont tout à gagner avec l'étranger; des mécontents, et ces gens mésestimés de leurs compatriotes, ne fût-ce que pour l'état fruste de leur caractère et de leurs habitudes; et la plupart du temps, ces hommes, soit légèreté, soit calcul, ne fournissent que des renseignements inexacts ou même dénaturés.

Après s'être débarrassé de ces intermédiaires, il faut découvrir la partie saine des indigènes, se faire accepter d'eux, dissiper leurs défiances, démêler les institutions, les habitudes qui forment comme la charpente sociale, découvrir les centres où s'élaborent en quelque sorte l'esprit national et qui régissent, souvent sans le paraître, les impulsions générales ou particulières; et quand on a pénétré cet organisme, il est nécessaire encore d'en suivre quelque temps le jeu, afin d'en éprouver par soi-même les effets, et de distinguer de l'action variable l'action permanente, qui donne les grandes lignes, les grands traits de la physionomie d'un peuple.

J'avais encore bien à faire pour arriver à ce degré; cependant si peu initié que je pusse être au pays, je n'ignorais pas que la mort inattendue du Dedjadj Conefo pouvait influer sérieusement sur la politique du Gojam. Dans l'attente des événements, le Dedjadj Guoscho crut prudent de n'apporter à l'ordonnance de sa maison, de son armée et de ses États, que des changements insignifiants: il confirma par ban l'ordre de choses existant, et, à l'exception des deux sénéchaux qui restèrent auprès du Prince, seigneurs, chiliarques avec leurs bandes, et jusqu'aux petits fivatiers, tous furent maintenus, pour l'hiver, dans leurs fiefs ou cantonnements.

Je ne connaissais que depuis peu le nombre des enfants du Dedjazmatch. Presque tous ses fils faisaient partie de l'armée; mais les rapports apparents de fils à père sont si peu différents de ceux de serviteur à maître qu'il y avait lieu de s'y méprendre. Comme en Europe, au moyen âge, la paternité d'un chef de maison s'étend en quelque sorte sur tous ceux qui participent à sa fortune, et le vieux ou le bon serviteur, en maintes circonstances, prendra le pas même sur le fils aîné de la famille.

Le Dedjadj Guoscho n'avait de sa femme, la Waïzoro Sahalou, que deux fils: le Lidj Dori et son puîné Fit-Worari Tessemma; mais, comme beaucoup de ses compatriotes de toutes conditions, il avait un nombre mal défini de bâtards. Dans cette catégorie, on lui connaissait quatre filles, deux mariées à des Polémarques, vassaux directs du Ras, et deux à des seigneurs de moindre importance. L'opinion publique admettait volontiers la réalité de leur filiation, mais il n'en était pas de même à l'égard de huit ou neuf garçons, dont les mères rapportaient la paternité au Dedjazmatch, et qui faisaient précéder leur nom de la dénomination de Lidj (enfant), impliquant la qualité de fils d'homme de marque.

Peu d'années auparavant, une femme était venue solliciter, comme tant d'autres, quelque libéralité du Dedjazmatch. Selon l'usage, elle se présenta, un cadeau à la main, et, par une allusion qui ne fut comprise que dans la suite, elle fit consister son cadeau en une de ces petites corbeilles à couvercle, dans lesquelles les hommes aisés en voyage font porter leur collation. Le Prince désigna Ymer Sahalou comme baldéraba de la solliciteuse. Ce baldéraba (maître de parole) est une espèce de patron introducteur, servant d'aide-mémoire et d'intermédiaire entre son maître et les solliciteurs, même de son entourage, lorsqu'ils ne sont pas admis dans une intimité qui les autorise à rappeler directement leurs demandes. Ymer transmit à son maître les confidences de sa nouvelle protégée, d'où résultait pour le Dedjazmatch la paternité d'un fils de plus. Le père n'avait aucun souvenir de la mère, mais le zélé baldéraba fit ressortir quelques petites concordances entre le récit de cette femme et des circonstances antérieures de la vie du Prince, et il le pressa si bien, que, grâce aussi à la facilité avec laquelle les Éthiopiens se rendent en pareille occasion, le Dedjazmatch accepta ce nouvel enfant, qui allait entrer dans l'adolescence et qu'on nomma Lidj Birro. On l'envoya à l'école; il grandit comme il put, et au bout de quelques années il fut admis à suivre son père à l'armée, mais sans que rien annonçât que sa qualité de Lidj fût prise au sérieux et dût contribuer à sa fortune.

Sur ces entrefaites, le Dedjazmatch, ayant froissé l'amour-propre de l'altière Waïzoro Manann, se vit contraint de rompre avec le Ras Ali, qui subissait encore l'ascendant de sa mère. Les hostilités commencèrent; mais bientôt, la Waïzoro s'étant remariée comprit ce qu'il y avait d'impolitique à donner cours à ses ressentiments, et feignant de les oublier, elle fit dire au Dedjazmatch qu'ils étaient faits pour s'entendre, et que pour bannir à tout jamais l'esprit malin qui s'était glissé entre eux, elle lui proposait de réunir leurs maisons par un mariage entre sa fille unique, son enfant préférée, la Waïzoro Oubdar (limite de beauté), et Tessemma Guoscho. La paix fut conclue entre le Ras et le Dedjadj Guoscho. Celui-ci, pour donner un titre au Lidj Tessemma, le nomma Fit-worari de son armée, lui transféra les droits d'aînesse du Lidj Dori, frappé, comme on sait, de faiblesse d'esprit, et quelques mois après il se rendit à Dabra Tabor dans le but ostensible de conférer avec le Ras sur les affaires générales, mais au fond pour conclure l'union projetée.

Par cette union, la Waïzoro Manann rétablissait la suzeraineté de sa maison sur un des plus puissants Dedjazmatchs; elle comptait, en outre, se faire un appui de ce prince contre ses propres fils, le Ras Ali et les Dedjadjs Imam et Haïlo, qui cherchaient en grandissant à s'affranchir de son autorité; elle renforçait son parti contre le Dedjadj Oubié, dont l'obédience nominale menaçait chaque jour de se changer en hostilité ouverte; enfin, considération importante pour sa vanité féminine, elle rehaussait à ses yeux l'humilité de son origine par une alliance avec un descendant de la famille impériale.

Le jour fixé pour la présentation, le Dedjadj Guoscho se rendit chez la Waïzoro Manann, et bientôt le Fit-worari Tessemma, entouré d'une brillante escorte, arriva sur la place. La Waïzoro Manann profitant, pour l'examiner, du temps qu'on mettait à l'annoncer, releva un coin du rideau tendu devant son alga.

—Lequel est votre fils parmi ces cavaliers? dit-elle au Dedjazmatch.