— Parbleu ! il y a une veilleuse dans sa chambre… Ah ! ces rondes, voilà bien le revers de la médaille… ça vous coupe le sommeil, et moi, une fois que je suis réveillé, c’est le diable pour me rendormir… Mais que veux-tu ? c’est à prendre ou à laisser… Le patron nous a posé ses conditions, à Betzy, au cuisinier et à moi, quand nous sommes entrés à son service… La nuit dernière c’est cette pauvre Betzy qui m’a remplacé avec le maître cook et ils doivent être vannés tous les deux, car ils ont été obligés de faire trois pointages au lieu de deux… Tu vois ce tableau ? nous devons, à chaque ronde, appuyer sur le bouton du cadran, après nous être assurés que M. Crawford ne dort pas du côté gauche.

« Ah ! ah ! plaisantai-je à part moi… naïf M. Crawford ! Voilà donc votre procédé infaillible pour vous assurer que vos gens ne sortent pas la nuit… Très bien imaginé, ma foi ! votre petit appareil de pointage horaire, ce qui n’empêche, qu’avec la complicité de votre maid de confiance et de votre cuisinier, le valet fidèle qui doit veiller sur votre sommeil passe ses nuits à se saouler à Melbourne, quand il ne prend pas votre automobile pour aller cambrioler les rentiers des environs…

Slang crut sans doute voir une critique de sa conduite dans le pli ironique de mes lèvres, car il me dit aussitôt :

— Tu sais, fellow, c’est à charge de revanche… Quand Betzy ou le cuisinier sont de sortie, c’est moi qui fais les trois rondes. Mais il ne s’agit pas de cela… il est plus de dix heures, faudrait voir à se mettre à l’ouvrage… Je t’avouerai franchement que j’aimerais mieux fumer une pipe à l’ombre ou déguster un gin-cocktail… mais le service avant tout… Allons ! viens… moi, je nettoierai les carreaux, toi tu cireras.

Et Slang m’entraîna dans un petit cabinet où je trouvai tout ce qui était nécessaire pour exercer mon métier de frotteur.

— Commence par la chambre du patron, me dit-il.

A ce moment, une porte qui donnait sur le couloir s’ouvrit avec fracas et une grande fille maigre, à la peau jaune et aux yeux froids, s’avança vers nous d’un air digne.

A n’en pas douter c’était Betzy.

J’avais d’ailleurs eu l’occasion de la voir quand j’étais allé chez M. Crawford, ce qui m’était arrivé deux ou trois fois.

En m’apercevant, sa figure en lame de rasoir eut une expression de véritable surprise et deux dents énormes, pareilles à des défenses, saillirent de ses lèvres entr’ouvertes.