Le capitaine dévisagea mon associé, puis fronçant le sourcil:
—Il a une sale tête, votre camarade... ce n'est sûrement pas un Anglais, cet oiseau-là...
—Non, captain...
—Il a l'air solide... on pourrait tout de même l'employer à vider les escarbilles et à charger les foyers... C'est entendu, je le prends... mêmes conditions que pour vous, mais dites-lui que s'il ne fait pas mon affaire, je le débarque au Havre... je n'aime pas les flémards, moi...
Je transmis ces paroles à Manzana qui demeura tout interloqué.
—Eh quoi, dit-il, vous m'avez engagé à bord de ce bateau sans me consulter?
—Mon cher, répondis-je, il n'y avait pas à hésiter... d'ailleurs, je vous eusse consulté que cela n'eût avancé à rien. Il y a des situations que l'on doit accepter coûte que coûte... Nous sommes menacés, traqués comme de mauvaises bêtes, il faut absolument quitter cette ville. Or, pouvions-nous trouver une meilleure solution que celle-là?
Mon associé ne répondit point. L'argument était, en effet, sans réplique, mais Manzana, paresseux comme une couleuvre, se lamentait déjà à la pensée qu'il allait être obligé de travailler, chose qui ne lui était peut-être jamais arrivée, car cet être au passé nébuleux avait dû exercer tous les métiers, excepté ceux qui exigent un effort physique trop violent.
Je n'étais pas fâché de voir un peu la tête qu'il ferait quand le capitaine lui commanderait de porter des sacs de charbon ou de laver le pont à grande eau. L'épreuve serait dure, mais elle aurait sur mon triste compagnon un effet salutaire.
J'ignorais où allait le Good Star. Je savais seulement qu'il ferait escale au Havre pour, de là, se diriger vers quelque port d'Angleterre.