Je ne pouvais songer, vêtu comme je l'étais, à me risquer dans un quartier trop fréquenté où j'eusse immédiatement attiré l'attention des promeneurs et peut-être aussi celle des gens de police. A Londres, je n'avais rien à craindre, n'ayant aucun méfait connu sur la conscience, mais il arrive fréquemment que les individus suspects sont «raflés», conduits au poste, interrogés, fouillés, puis remis ensuite en liberté, avec des excuses.
Ces sortes d'arrestations qui ne sont jamais maintenues, en Angleterre, sont, par un joyeux euphémisme, appelées «présentations». Elles ne tirent pas à conséquence et constituent ce que l'on pourrait appeler une «mesure préventive», mais j'avais de sérieuses raisons pour ne point me laisser englober dans une de ces rafles dont l'issue eût été désastreuse pour moi. Un gentleman, de si bonne famille soit-il, n'a point pour habitude de se promener avec un diamant de cent trente-six carats dans sa poche...
Réfrénant, pour l'instant, les idées de luxe et de confort qui ont toujours exercé sur moi une irrésistible attraction, je choisis, dans un quartier de troisième ordre, un hôtel assez misérable qui portait pour enseigne: «Au Poisson Bleu». Il était situé dans Caledonian Road et fréquenté (je le constatai bientôt) par des gens assez louches aux professions multiples et à la mine plutôt inquiétante. Je ne fis, bien entendu, que poser le pied dans cet hôtel: juste le temps de passer une chemise neuve achetée dans un magasin des environs, de me donner un coup de brosse et de me faire cirer. Je me rendis ensuite chez le coiffeur, puis chez le chapelier et enfin chez un vieux tailleur juif qui consentit à donner sur l'heure un coup de fer à mes vêtements. Après ces diverses opérations, dont, le lecteur appréciera la nécessité, je me risquai gaillardement dans le centre de Londres.
Quelques instants après, j'étais confortablement installé dans un restaurant de Leicester Square, et pour la première fois depuis la nuit de Noël, je pouvais enfin dîner tranquille.
Mon repas terminé, j'allumai un superbe «cubanola», sirotai quelques liqueurs, puis sortis après avoir réglé ma note qui se montait à deux livres six shillings. Je me traitais bien, comme on voit, mais j'avais droit, ce me semble, à ce petit «dédommagement» après les heures sinistres que j'avais passées en compagnie de Manzana.
Dehors, sur la place, des rampes électriques fulguraient dans la nuit, au-dessus des larges baies d'un music-hall...
—Tiens, me dis-je, pourquoi pas?
Et le cigare à la bouche, le chapeau en arrière, la figure aussi rouge que la tunique d'un horse-guard, j'entrai à l'Alhambra.
La musique jouait, à ce moment, une scie en vogue que le public reprenait en chœur au refrain, et dont les paroles étaient celles-ci, à une légère variante près:
Tout va bien, tout est bien,
Nous avons, Symphorien,
Une veine... une veine,
Une veine de chien!