Pour ma part, j'ai eu la chance d'échapper à cette dégradante infirmité, parce que j'étais jeune et vigoureux, mais combien de pauvres détenus en sont restés affligés!
—Mon ami, me dit le bon docteur Murderer, tous les médicaments que je pourrais vous donner ne vous procureraient aucun soulagement... il n'y a qu'un remède... la liberté... Néanmoins, comme le règlement m'autorise à vous exempter de Tread-Mill, un jour sur deux, je vais donner des ordres en conséquence...
Et il me quitta en hochant tristement la tête.
La liberté!... oui, je le savais aussi bien que lui! Il n'y avait qu'elle qui pût me guérir, mais arriverait-elle assez vite?
Le lendemain, je n'allai pas au «moulin» et je profitai de ce jour de repos pour demeurer étendu sur mon lit. J'aurais bien voulu dormir, mais depuis longtemps, le sommeil me fuyait.
Je m'assoupissais pendant quelques minutes, puis me réveillais en sursaut, trempé de sueur, en proie à une soif ardente que je ne parvenais pas à apaiser, bien que je vidasse régulièrement ma cruche, chaque jour. Ce qui m'était surtout désagréable, c'était d'entendre le maudit carillon de Reading, qui, toutes les heures, répétait les premières mesures d'un hymne intitulé Nearer to Thee, my God[6] et qui me rappelait ce que l'homme cherche toujours à oublier, c'est-à-dire «le grand saut dans l'éternité».
Je trouve vraiment que les philanthropes qui ont présidé à l'installation de la geôle modèle de Reading auraient pu se dispenser d'ajouter cette note lugubre à tout leur arsenal de torture.
Pour le prisonnier, l'heure qui sonne est une distraction... elle apporte aussi avec elle un espoir... Une de moins!... songe le malheureux détenu! Et cette fuite du temps, trop lente à son gré, lui semble malgré tout bien douce, puisqu'elle le rapproche insensiblement du jour où il quittera sa défroque de clown pour retourner parmi les vivants.
Pourquoi faut-il qu'un horrible carillon vienne, toutes les soixante minutes, égrener ses tintements sinistres comme pour dire au prisonnier avec une cruelle ironie: «Tu peux compter les heures, va, mais il en est une que, bientôt, tu entendras pour la dernière fois.»
La loi anglaise est bien dure pour ceux qu'elle frappe, et il ne serait pas trop tôt qu'elle s'humanisât un peu et marchât avec le progrès... Je crois que cela arrivera lorsque les juges renonceront enfin à siéger en perruque poudrée et remiseront parmi les curiosités des siècles défunts leurs oripeaux ridicules.