Quand le geôlier vint m'apporter ma pitance, je ne pus résister au désir de l'interroger. C'était un brave garçon qui ne dédaignait pas, à certains moments, de tailler une bavette avec moi. Il avait fait la guerre en Afghanistan et aimait à raconter ses exploits, comme la plupart des militaires qui ont vu le feu de près ou même de loin.

—Savez-vous qui est mort ce matin, lui demandai-je.

—Oui, dit-il à voix basse (car Œil-de-Crabe rôdait dans les environs), c'est le numéro 34...

—Le 34?...

—Oui, celui qui était votre voisin de cellule, il y a quelques jours encore... Il paraît qu'il a eu une mort affreuse... Il était devenu comme fou et on a été obligé de lui mettre la camisole de force... Ah! certes, le pauvre diable est plus heureux «comme ça»... Au moins, il ne souffre plus...

Et le geôlier qui avait encore conservé la faculté de s'émouvoir, sortit en disant:

—Il avait pourtant l'air d'un bon garçon!... c'était doux comme une petite fille... et si poli!... Sûr qu'on lui pardonnera là-haut!

Je me jetai sur mon lit et me mis à sangloter...

Pauvre Crafty!... Pauvre Crafty!...

Ainsi, c'était lui!... Ah! je m'expliquais maintenant pourquoi cette maudite cloche m'avait tant troublé!... Il y avait entre Crafty et moi un lien que la mort elle-même n'était point parvenue à rompre, et, par une sorte de télépathie indéniable, nos deux âmes communiaient étroitement dans la religion du souvenir... Sa pensée était venue à moi, à travers les murs de la prison, et la mienne maintenant allait à lui!...