Comment allait-elle prendre la chose?

Bah! me dis-je, je trouverai bien un prétexte pour m'excuser... Et tout en montant l'escalier, je préparais ma défense, mais, chose curieuse, moi qui d'ordinaire ne manque pas d'imagination, j'avais beau me torturer la cervelle, je ne trouvais rien... mais là, absolument rien.

En désespoir de cause, je me résolus à invoquer l'excuse de l'attaque nocturne... Cela réussit toujours et a l'avantage d'exciter terriblement les nerfs des femmes... C'est cela... Je dirais que l'on m'avait attaqué, que fort heureusement des agents étaient accourus à mon appel, que l'on avait arrêté mes agresseurs, et que j'avais dû aller au poste pour y décliner mes nom et qualité, subir la confrontation de rigueur et signer une plainte en bonne et due forme...

Edith, à n'en pas douter, se laisserait facilement convaincre... Peut-être ferait-elle un peu la moue, mais j'ai un moyen infaillible pour dérider mon adorable maîtresse et la rendre plus aimante que jamais.

J'introduisis doucement ma clef dans la serrure, ouvris la porte et la refermai sans bruit, puis, après m'être débarrassé dans le vestibule de mon chapeau et de mon pardessus, je me dirigeai vers la chambre d'Edith—la nôtre par conséquent, car vous supposez bien que nous ne faisions pas lit à part. D'ordinaire, une petite lampe d'albâtre brûlait, toute la nuit, sur la cheminée, aussi fus-je assez surpris de trouver la pièce obscure... J'avançai de quelques pas, cherchai en tâtonnant le commutateur. Une clarté brusque jaillit et je constatai, avec une émotion que l'on s'imagine sans peine, que le lit était vide.

Edith, elle aussi, avait découché!

Je ne pus croire, tout d'abord, à une telle audace de sa part. Edith était plutôt d'une nature timide et il me semblait impossible qu'elle eût pris, en ne me voyant pas rentrer, une si brutale décision. Sans doute était-elle allée à ma rencontre... et je la verrais bientôt reparaître... Peut-être aussi, comme elle était très peureuse, s'était-elle réfugiée chez une voisine qui habitait sur le même palier et nous rendait, de temps à autre, quelques menus services.

J'errais dans la chambre, comme une âme en peine, inquiet et furieux tout à la fois, quand un billet placé sur la table de nuit frappa mes regards. Je m'approchai vivement, m'emparai de ce papier et ne pus retenir un cri de rage.

Edith était partie... elle avait, c'est le cas de le dire, filé à l'anglaise!

«Mon cher Edgar, m'expliquait-elle, l'air de Paris ne me vaut rien et je sens bien que je ne m'habituerai jamais à la vie française... Excusez-moi de vous quitter si brusquement, mais je ne pouvais plus y tenir... J'ai ce que nous appelons là-bas le homesickness[1] et j'ai besoin de me retremper un peu dans l'atmosphère du Strand et de Piccadilly. J'ose espérer que vous vous consolerez vite, et que vous m'excuserez aussi de vous avoir «emprunté» quelque argent pour couvrir mes frais de voyage et me permettre de vivre tranquille, en attendant que je trouve une situation. J'ai pris les deux mille francs qui étaient dans le secrétaire et je vous les renverrai peut-être un jour. Dans le cas où vous déménageriez, prévenez-moi poste restante, bureau de Charing Cross. Je ne vous dis pas adieu, Edgar, car j'espère bien vous revoir. Je vous aime encore, croyez-le, mais décidément, je m'ennuyais trop à Paris...»