—Non... Edgar... non, j'ai enfin eu le courage de le quitter... J'étais malade, ceci se passait avant-hier... il m'a quand même obligée à me lever pour aller faire dans le Strand ma triste promenade quotidienne... Alors, profitant d'un moment où il était entré dans un débit de tabac... je me suis enfuie... Je me suis mise à courir droit devant moi. Arrivée sur les quais, j'ai eu un moment l'idée de me jeter dans la Tamise et si je ne l'ai pas fait, c'est parce qu'un policeman qui m'avait aperçue m'a forcée à m'en aller... Depuis, j'ai erré comme une âme en peine, m'écartant le plus possible du quartier où se trouve Manzana... Voilà deux nuits que je passe dehors... et, quand vous m'avez rencontrée, j'étais entrée au music-hall pour me reposer un peu, car je ne tenais plus sur mes jambes... Je savais que là on ne me chasserait pas, puisque les rôdeuses des quais sont admises gratuitement dans ces affreux endroits, pour servir d'amusement aux matelots... Vous le voyez, Edgar, j'ai bien souffert... Condamnez-moi si vous voulez, mais c'est la fatalité qui m'a conduite là!...

Pour toute réponse, j'attirai Edith contre moi et déposai sur son front pâle un baiser de pardon...

C'était moi, en réalité, qui avais fait le malheur de cette femme... c'était moi qui l'avais poussée au bord de l'abîme... Manzana avait fait le reste!

Il y eut entre Edith et moi un long silence; elle avait appuyé sa tête sur mon épaule et sanglotait doucement.

J'évitais de prononcer un mot, craignant de raviver sa douleur. Enfin, quand elle parut plus calme, je lui dis:

—Et maintenant, Edith, qu'allez-vous faire?

Elle me regarda avec étonnement, puis comme je demeurais silencieux, elle se remit à pleurer...

J'avais lu dans ses yeux la question qu'elle n'osait me poser, et je souffrais autant qu'elle...

—Ne vous ai-je pas dit, fis-je doucement, que je quittais l'Angleterre... Je m'embarque demain pour l'Amérique du Sud.

La secousse avait été trop violente, je le vis bien au geste de désespoir d'Edith, et je repris aussitôt: