OU JE MANŒUVRE AVEC ASSEZ D'HABILETÉ

Un jour, M. Pickmann, qui maintenant me consultait sur tout, me posa quelques questions qui me parurent bizarres. Il me demanda entre autres quelles étaient les formalités de débarquement dans les ports et, quand je lui eus dit que tout navire était soumis à la visite, il parut singulièrement troublé... et regarda sa femme d'un air inquiet.

Je ne tardai pas à acquérir la preuve que mes deux «amis» n'avaient pas la conscience bien nette et je me mis à les surveiller de près. L'homme, depuis quelque temps, était plus réservé, mais la femme, très loquace, surtout après les repas, laissait parfois échapper des paroles imprudentes.

C'est ainsi qu'un soir, tandis que nous émettions quelques idées sur la vie et ses surprises, elle murmura tristement:

—Ah!... mon petit Colombo, la fortune ne fait pas le bonheur, allez... et une bonne petite existence bien tranquille, exempte de soucis, est cent fois préférable à une existence de luxe et de plaisirs comme celle que nous pouvons mener maintenant, M. Pickmann et moi.

—Certes, répondis-je... vous avez bien raison... Ce que nous devons rechercher avant tout, c'est la tranquillité d'esprit.

M. Pickmann lança à sa femme un regard furieux, mais il était trop tard, le coup était porté... Je commençais à comprendre pourquoi, à certains moments, les deux passagers du Sea-Gull étaient si tristes et si préoccupés. Evidemment, le remords ou plutôt la crainte de l'avenir commençait à les torturer. Je résolus d'user de diplomatie et de provoquer des confidences.

Pendant quelques jours, M. et Mme Pickmann se tinrent sur leurs gardes, et affectèrent une réserve qui ne pouvait durer. Ces gens étaient trop exubérants, trop bavards pour cesser brusquement de raconter des histoires. Peu à peu, ils redevinrent aussi loquaces, la femme surtout, et nous reprîmes, en jouant aux cartes, nos petites conversations.

Mme Pickmann adorait le poker et tous les soirs, après dîner, me provoquait à ce jeu, au grand mécontentement de son mari qui aurait préféré faire une partie d'échecs...

Tout en taquinant les cartes, nous buvions, bien entendu et vers minuit, Mme Pickmann—ma petite Dolly, comme l'appelait son époux—était généralement grise. Alors, elle bavardait comme une pie borgne et me documentait peu à peu sur son existence passée... J'appris ainsi que son mari (ou du moins l'homme à qui elle donnait ce nom) avait occupé une situation dans une grande banque de Londres. A cette époque, le couple ne devait pas rouler sur l'or, puisqu'il habitait dans les environs de Soho Square, quartier qui n'a rien d'aristocratique. Ils n'avaient même pas de bonne et c'était Dolly qui faisait la cuisine et lavait la vaisselle...