—Ça ne fait rien... dites toujours.

—Eh bien, Madagascar n'est point, à mon avis, le pays rêvé pour des gens riches comme vous et qui désirent profiter de la vie... Le climat y est très rude, c'est plein de moustiques dont la piqûre donne des fièvres et les habitants sont loin d'être hospitaliers. Ils sont méfiants, détestent l'étranger et ne savent quelles vexations lui faire subir... Tenez, un exemple... Il y a cinq ans, j'étais à Majunga...

—Tiens! glapit Mme Pickmann, c'est justement à Majunga que nous allons...

Je secouai tristement la tête et continuai:

—Oui... j'étais à Majunga. Le bateau sur lequel je me trouvais avait fait escale dans ce port à la suite d'une avarie de machine, et comme la réparation devait prendre au moins quinze jours, j'avais obtenu, ainsi qu'une partie de l'équipage, l'autorisation de descendre à terre et de vivre à l'hôtel... Ah! les hôtels de Majunga!... Mais cela n'est rien encore... Figurez-vous qu'à peine débarqué, je me vois suivi par deux grands escogriffes qui, finalement, m'arrêtent et me demandent mes papiers... Je les leur montre et je croyais en avoir fini avec les formalités... ah bien oui!... ça ne faisait que commencer... On m'emmène au bureau de police et l'on me fouille... J'avais beau protester, affirmer que je faisais partie de l'équipage du Quickly, les policiers ne voulaient rien entendre... Ils prétendaient que j'étais un individu de sac et de corde, venu à Majunga pour échapper à la justice de mon pays... Bref, mon incarcération dura deux jours et, sans l'intervention du Consul britannique, je crois que je moisirais encore dans les prisons de Madagascar... Je ne suis pas le seul, d'ailleurs, à qui pareille mésaventure soit arrivée... le second de notre bâtiment, un Anglais comme moi, fut aussi arrêté et maintenu au secret, pendant huit jours... Ah! ne me parlez pas de Madagascar, mes amis, c'est le pays de la méfiance et du soupçon... Il suffit qu'on soit Anglais pour qu'immédiatement on devienne suspect... Cela tient à ce que l'île est en butte aux querelles religieuses... Les catholiques et les protestants, qui sont à couteaux tirés, ne savent quelles niches se faire... Si l'on est sujet du Royaume-Uni, immédiatement on a contre soi tous les prêtres de l'île qui sont heureux d'embêter les pasteurs...

Pendant que je débitais cette histoire imaginée de toutes pièces, j'observais attentivement M. et Mme Pickmann et je voyais leurs figures changer à vue d'œil... J'avais touché juste... mes deux nouveaux riches ne tenaient pas à faire connaissance avec la justice... C'étaient deux escrocs, deux voleurs plutôt et ils étaient loin de se douter que leur ami Colombo, qui les renseignait si complaisamment sur Madagascar où il n'avait jamais mis les pieds, était un confrère...

—Alors, demanda Pickmann, quelle région me conseilleriez-vous?

—Ma foi, je ne sais, répondis-je... Cela dépend de vous... Puisque vous avez loué un yacht, c'est que vous désirez voyager, voir du pays...

—Ah! oui, dit Mme Pickmann d'un ton grincheux, parlons-en du yacht! Ce qu'on s'y ennuie, grand Dieu!

—Pourquoi avoir loué ce bateau, où vous êtes plutôt à l'étroit, au lieu de prendre quelque bon paquebot sur lequel vous auriez eu de belles cabines et une nourriture de choix?...