LA MALLETTE EN PEAU DE PORC

Le Sea-Gull filait toujours et se comportait à la lame de façon merveilleuse. Il est juste de dire aussi qu'il était supérieurement gouverné, car le capitaine Ross était un maître ès-navigation. Quant à Cardiff, malgré son apparence de brute, il possédait aussi de réelles qualités de marin. Certes, tous deux ne valaient pas cher et je les soupçonnais d'avoir quelques «pavés» sur la conscience, mais qui n'en a pas?... L'équipage, lui, était un ramassis de vagabonds, de coureurs de quais, de forbans et je crois bien que le seul honnête homme du bord, c'était Zanzibar.

Oui... parmi tous ces blancs, ces jaunes et ces «peaux cuivrées», c'était sûrement mon ami Zanzibar qui détenait le record de l'honnêteté. Il m'avait, un jour, raconté sa vie, une vie simple, exempte de complications, une vraie vie d'enfant, et j'avais été ému jusqu'aux larmes de la candeur et de l'innocence de ce colosse de six pieds...

Il était originaire du Congo et n'avait qu'une ambition: amasser quelques milliers de francs et retourner en Afrique auprès de sa vieille mère Maouda dont il me parlait sans cesse.

J'avais décidé M. et Mme Pickmann à monter, de temps à autre, sur le pont quand la mer était belle et le vent presque nul. Je ne les accompagnais point, car on eût pu s'étonner de l'intimité qui existait entre deux richards et un simple matelot... Bientôt, ils prirent goût à ces cures d'air et il arrivait souvent qu'ils demeurassent sur le pont du Sea-Gull des journées entières enfouis dans leurs rocking-chairs.

Nous ne nous retrouvions que le soir, et c'étaient alors d'interminables parties de poker, coupées de confidences et d'interrogations. Jusqu'alors, ils ne m'avaient dit de leur vie que ce qu'ils en pouvaient livrer sans se compromettre, et c'était vraiment trop peu pour moi qui suis curieux de nature et avais, en outre, de sérieuses raisons pour me documenter complètement sur ces deux mystérieux personnages.

Un jour, profitant de ce qu'ils étaient mollement étendus dans leurs confortables fauteuils, le long du rouf arrière, je résolus d'opérer dans leur appartement une petite perquisition. J'aime à savoir à qui j'ai affaire, à être «renseigné» sur ceux que je fréquente.

Je pénétrai donc chez eux, après avoir eu soin de semer des coquilles de noix dans la coursive de l'escalier d'entrepont de façon à être prévenu de leur arrivée, dans le cas où ils abrégeraient leur sieste en plein air.

L'appartement qu'ils occupaient, à bord du Sea-Gull, se composait de quatre pièces: salle à manger, drawing-room, chambre à deux lits et cabinet de toilette. La porte de la salle à manger était grande ouverte, celle du drawing-room aussi, mais la chambre (je m'en doutais un peu) était fermée à clef. Je me glissai alors jusqu'à la lampisterie où j'avais remarqué, au cours d'une brève visite, des trousseaux de clefs accrochés à la cloison. Je fis mon choix parmi ces trousseaux et revins à l'appartement de mes amis, en ayant bien soin de ne pas écraser les coquilles de noix de la coursive.

A bord des yachts, les clefs ouvrent généralement toutes les portes—j'ai souvent fait cette remarque—et cela tient à ce que les propriétaires n'emportant jamais en croisière d'objets de valeur n'ont point besoin de fermer leur «rooms», si ce n'est pendant la nuit, et encore se servent-ils plutôt de verrous intérieurs appelés «safety-locks».