Il y eut soudain une violente rafale suivie bientôt d'un claquement sinistre. Le vent, comme je l'appris, quelques instants plus tard, venait de déchirer un hunier que l'on n'avait pas eu le temps de carguer, et la voile en lambeaux battait maintenant dans l'espace, comme un énorme pavillon «fouettant» au bout de sa drisse. Je ne sais rien de plus impressionnant que le crépitement d'une voile humide qui, n'étant plus retenue par ses écoutes, se tourmente en tous sens pour se débarrasser de sa vergue.
—Du monde au cargue-point des basses voiles! commandait le capitaine Ross d'une voix aiguë, qui se confondait parfois avec le sifflement des cordages.
Le Sea-Gull gémissait dans toute son armature, et la voile déchirée continuait de battre avec un bruit d'ailes formidable. Ce qui devait arriver, arriva. Le mât, sous la pression de la toile, se rompit et tomba sur bâbord avec un fracas terrifiant.
—Oh! ça mauvais! cria Zanzibar qui ne riait plus.
Le Sea-Gull s'était incliné de telle façon que sa lisse effleurait l'eau. Il demeura dans cette position critique l'espace de trente secondes environ, puis se redressa sous un coup de barre et, lentement, vira de bord.
Maître Ross mettait le yacht debout au vent, afin de pouvoir prendre des ris dans la voilure, manœuvre qui s'exécuta rapidement, mais la brise fraîchissait de plus en plus, et on fut bientôt forcé de «capeyer».
Les matelots qui, je dois le reconnaître, avaient fait preuve d'une habileté merveilleuse, pendant tout le temps que dura cette manœuvre, essayèrent ensuite de ramener sur le pont le mât qui pendait, retenu par ses haubans, en dehors du Sea-Gull et dont la partie supérieure, toujours garnie de ses vergues, faisait fortement gîter le bateau. Le capitaine Ross fit couper les haubans et les étais, et l'on parvint, aux prix de difficultés inouïes, à ramener le maudit mât sur le pont.
Poussé par la curiosité, je m'étais hissé jusqu'au panneau avant. Une vive agitation régnait parmi les matelots, qui après avoir tenté une réparation de fortune, finirent par y renoncer. Sur un petit bateau, on peut à la rigueur remplacer un mât par un espars, mais sur un bâtiment d'un tonnage un peu élevé, cela est impossible.
Tout ce que l'on pouvait faire, c'était de résister à la bourrasque, «d'étaler le coup», comme on dit, mais ensuite, il serait impossible de continuer le voyage. Il faudrait rallier quelque port, afin de se procurer un nouveau mât, ce qui demanderait au moins une huitaine, et peut-être davantage.
Maître Ross était furieux, il s'en prenait à tous les hommes de l'équipage, comme s'ils eussent été solidairement responsables de l'accident, mais j'entendis son second qui disait, d'un ton maussade: «On a cargué trop tard».