La vérité, c'est que ce jour-là maître Ross, qui était légèrement pris de boisson (cela lui arrivait cinq jours sur sept), avait totalement manqué de présence d'esprit, et soit que sa vue fût troublée, soit qu'il pensât à autre chose, n'avait pas vu venir le grain... Quand il avait commandé «d'arriser», il n'était plus temps.
Heureusement qu'il avait eu la précaution de faire, quelques heures auparavant, rouler les hautes voiles, car sans cela nous n'aurions pas pu éviter la catastrophe.
Pour le moment, nous fuyions vent arrière, et refaisions, par conséquent, la route que nous avions déjà parcourue après avoir quitté les Canaries. Quand la tempête se fut calmée, j'allai rejoindre M. et Mme Pickmann, qui devaient être dans les transes. Je les trouvai, en effet, très émus, et aussi très malades. Ils étaient étendus sur le tapis de leur salle à manger, en proie à de terribles nausées. Tous deux étaient encore en costume de nuit: le mari en pyjama, la femme en chemise, et c'est à peine s'ils relevèrent la tête, lorsque j'entrai.
—Ah! c'est vous, mon bon Colombo, bégaya Mme Pickmann... Que s'est-il passé? grand Dieu!...
—Nous avons eu une avarie, répondis-je...
—Grave? demanda Pickmann.
—Oui... notre mât de misaine s'est rompu.
—Alors?
—Alors!! Je ne sais ce que va faire le capitaine.
—Ah! soupira la femme, il n'y a qu'à nous que ces choses-là arrivent... Tout avait si bien marché jusqu'ici...