Ah! décidément, je n'étais pas au bout de mes peines...
Jamais je n'ai tant réfléchi que pendant les six heures que le Sea-Gull mit à atteindre Santa-Cruz. Et ces réflexions, comme on le verra bientôt, ne furent pas inutiles. Mon imagination un peu endormie depuis quelque temps s'était brusquement réveillée et avait échafaudé tout un scénario qui eût certainement émerveillé Allan Dickson. Cet homme qui m'avait tant fait souffrir, puisque c'était à cause de lui que j'avais tâté du «Tread Mill», allait sans doute devenir ma Providence...
Mais n'anticipons pas... J'estime que lorsque l'on écrit ses mémoires, on doit classer par ordre tous les événements qu'on y relate, et donner à chacun l'importance et la place qu'il convient. J'ai lu beaucoup de mémoires, dans ma vie: les Confessions du grand Jean-Jacques, les Mémoires du Chevalier de Grammont, ceux de Chateaubriand et de l'inimitable Berlioz, mais tout en admirant ces chefs-d'œuvre, je trouve que leurs auteurs, et M. de Chateaubriand surtout, ont trop insisté sur certains détails, qui eussent certainement gagné à être un peu écourtés... Je ne doute pas que cette appréciation d'un cambrioleur ne fasse sourire certains critiques, mais chacun juge à sa façon... avec son bon sens. Ce que j'apprécie surtout dans les mémoires, c'est la franchise. Or, à part Rousseau qui a tout avoué (même les choses les plus schocking) je suis obligé de reconnaître que les autres mémorialistes se sont un peu trop flattés, et n'ont pas hésité à allonger leur récit, pour nous faire mieux savourer les beautés de leur éloquence, et les brillantes qualités dont les avait doués la nature.
Je n'ai point l'outrecuidance de me comparer à ces maîtres, mais j'ai le mérite de ne rien céler de mes défauts et de ne point me regarder dans un miroir avec trop de complaisance. Je dis ce qui est, un peu brutalement parfois, et ne me fais jamais meilleur que je ne suis; j'ai le malheur d'être un triste individu et j'ai le courage de l'avouer.
Combien consentiraient à en faire autant?... Qu'on me pardonne encore cette petite digression, mais elle était, je crois, nécessaire, ne serait-ce que pour rappeler à mes lecteurs qu'Edgar Pipe leur livre sa vie tout entière, comme à des juges impartiaux. Puisse l'aveu que je fais de mes fautes me valoir quelque pitié de la part de ceux qui n'ont jamais cessé de suivre la belle ligne droite de l'honnêteté, et que l'amour du travail a préservés des «écarts» dont je me repens aujourd'hui...
Le Sea-Gull, sous son grand foc et sa voile d'artimon, filait en tanguant vers les Canaries. Il avait marché plus vite que nous ne nous y attendions, car avant la nuit il mouillait en rade de Santa-Cruz, en face de Ténériffe.
L'île de Ténériffe réunit, grâce à ses vallées, à son plateau et à ses côtes, tous les genres de température, excepté celle de l'hiver. Beaucoup d'Anglais préfèrent même le séjour de Ténériffe à celui de l'Italie, aussi Santa-Cruz est-elle très fréquentée. J'eus l'occasion de le constater, car le capitaine Ross, dès que nous fûmes stabilisés sur nos ancres, fit armer le canot et m'envoya à terre avec quelques matelots pour chercher des provisions.
La ville me parut agréable.
Ses rues droites, larges, aérées, ont des trottoirs pavés de pierres rondes et inégales que bordent des dalles de lave. On rencontre là nombre d'étrangers: des négociants des différentes parties du monde que distingue leur costume national.
Après avoir fait nos achats, nous nous offrîmes quelques «chiroutes» et plusieurs verres de vin de Madère, puis nous regagnâmes le bord.