S'il était facile de dissimuler le Régent, il était beaucoup moins facile de dissimuler les liasses de bank-notes dont mes poches étaient remplies. J'étais littéralement bourré de billets. J'en avais partout, dans ma vareuse, dans mon pantalon, sur ma poitrine. Comment pourrais-je, avec un pareil chargement, remplir mes fonctions de soutier à bord du vapeur espagnol qui devait m'emmener à Cadix?
Avant de descendre en ville, je m'efforçai de mieux «arrimer» sur mon individu le précieux «chargement» qui devait assurer mon existence future... Je glissai toutes mes bank-notes entre ma chemise de flanelle et ma peau, mais cela me donnait un tel embonpoint que je me vis de nouveau obligé de répartir ces jolis papiers dans mes poches.
Décidément, il m'était impossible de m'embarquer avec ce matelas de bank-notes... Que faire?
Jusqu'à la nuit, je demeurai sur le promontoire où je m'étais installé pour surveiller le départ du Sea-Gull. Quand l'obscurité se fit, assez brusquement, comme dans toutes les régions voisines des tropiques, je rentrai en ville.
Je venais de changer complètement mes batteries... Au lieu de me diriger vers le port où m'attendait le vapeur espagnol, je m'acheminai vers un quartier où l'on voyait de nombreuses boutiques. Des gens vêtus de costumes bizarres circulaient dans les rues: il y avait là des Arabes, des nègres, des Chinois... et des Anglais, bien entendu, car il n'est pas un endroit du monde où l'on ne rencontre un fils de la fière Albion avec son Baedeker à la main.
L'Anglais est un grand voyageur. Il est partout, excepté en Angleterre. Les Français, qui sont narquois, prétendent que nous voyageons beaucoup parce que notre pays manque de gaieté... et que nous allons chercher chez les autres ce que nous ne trouvons pas chez nous. C'est possible.
J'ai dit plus haut que j'avais renoncé à m'embarquer comme soutier... J'avais une idée (on a pu remarquer que j'ai quelquefois des idées, et je crois que j'aurais pu faire un romancier). Or, cette idée, qui n'avait rien de génial, devait, si elle réussissait, me conduire enfin au port où je ferais ma dernière escale.
Après avoir arrêté une chambre dans un hôtel espagnol tenu par un Bavarois, je fis emplette d'une belle valise en cuir, munie de solides serrures. Je rentrai à l'hôtel, mis mes bank-notes dans la valise, gardai celle-ci à la main, bien entendu, et me rendis dans divers magasins. J'achetai un veston gris à martingale avec plis dans le dos, une culotte bouffante, des bas de laine écossais, des souliers jaunes à larges semelles, une casquette de drap, un gilet en poil de chameau, des chemises de flanelle, et un manteau imperméable.
Mes emplettes terminées, je réintégrai ma «cuarto», me débarbouillai, et revêtis mon complet de touriste.