Au restaurant où j'allai ensuite (toujours avec ma valise), je fis la connaissance d'un pasteur anglais, qui était venu aux Canaries rendre visite à un de ses parents.
Ce révérend, qui était fort bavard, devint bientôt mon ami. Il m'apprit qu'il partait le lendemain pour Cadix. De là, il se rendrait à Madrid, pour assister à une course de taureaux; ensuite, il regagnerait l'Angleterre en traversant la France qu'il ne connaissait pas, et dont les nombreuses attractions excitaient sa curiosité.
La compagnie de ce pasteur m'était précieuse. Il ne me manquait plus que des papiers, car je ne pouvais songer à utiliser ceux que j'avais dérobés à Jim Corbett...
Je me les procurai assez facilement.
Il y avait à côté de nous, à table, un gros Anglais qui buvait portos sur portos et qui ne tarda pas à être complètement ivre. Le pasteur et moi le reconduisîmes à son hôtel, et je ne manquai pas, durant le trajet, d'explorer les poches de ce brave compatriote. J'étais maintenant «nanti» et je pouvais présenter aux agents de police et aux employés du bateau «les papiers du colonel George Flick, né à Birmingham, le 16 octobre 1880, titulaire de l'ordre de la Couronne des Indes et de la Military Cross».
La seule chose que j'eusse à craindre maintenant, c'était que cet intempérant colonel ne s'embarquât sur le même vapeur que moi, mais je me tiendrais sur mes gardes.
Par bonheur, le pasteur et moi le retrouvâmes le lendemain au même restaurant, et il nous raconta sa mésaventure. J'appris aussi qu'il resterait encore à Santa-Cruz une quinzaine de jours... Je ne risquais donc pas de le rencontrer sur le bateau.
Tout s'arrangeait au gré de mes désirs et je me sentais plus tranquille.
J'employai la journée qui me restait à parcourir la ville, toujours en compagnie du révérend, qui devenait passablement rasoir.
L'heure du départ arriva enfin. Je pris mes billets ainsi que ceux du pasteur (générosité qui me valut la bénédiction du brave homme) et n'eus à décliner ni mon nom ni celui de mon compagnon.